Les mensonges de l’รtat
IL semble
de plus en plus รฉvident, en ce XXe siรจcle finissant, que l’รtat est
devenu le centre principal d’ordonnancement de la sociรฉtรฉ.
Une
connaissance minima de la rรฉalitรฉ sociale contemporaine suppose, en
effet, le dรฉvoilement des pratiques รฉtatiques, c’est-ร -dire des
mรฉcanismes par lesquels l’รtat constitue les rapports sociaux, jugule
les oppositions, รฉtouffe les contradictions et produit, autour de
lui-mรชme, le consensus socio-idรฉologique.
Le
paradoxe, c’est que, ce faisant, l’รtat monopolise, contrรดle et
distribue le savoir de la sociรฉtรฉ pour organiser sa propre
mรฉconnaissance en tant qu’รtat.
Il rรฉussit par lร — curieux tour de
passe-passe — ร inverser les effets et les causes, ร conforter une
rรฉalitรฉ dรฉjร sens-dessus-dessous :
il prรฉtend socialiser les rapports
sociaux, mais il « dรฉsocialise » les rapports humains ; il clame son
attachement ร la volontรฉ concrรจte, pratique et empiriquement vรฉrifiable
des citoyens, mais il rend abstraits la loi, les institutions et le
pouvoir ; il n’est pas seulement ce rรฉceptacle oรน les « grands monopoles
» se nichent en maรฎtres par la grรขce de leur puissance, mais aussi et
surtout le lieu oรน se condensent toutes les contradictions d’une sociรฉtรฉ
fondรฉe sur l’inรฉgalitรฉ, l’exploitation et l’oppression — bref, effet et
cause, il se donne toujours pour ce qu’il n’est pas (l’รtat de tous) et
par lร รฉrige le mensonge politique comme rรจgle de la vie tout court.
Au-delร
des redรฉcouvertes, parfois lรฉgitimes, de l’รtat de droit et des
libertรฉs formelles que certains proposent aujourd’hui comme antidotes du
totalitarisme, Jean-Marie Vincent, dans les Mensonges de l’รtat,
s’interroge sur la rรฉalitรฉ mรชme du phรฉnomรจne รฉtatique dans les sociรฉtรฉs
dรฉveloppรฉes.
Interrogation qui a le mรฉrite de se situer tant au niveau
de la conjoncture politique (Giscardisme, programme commun, etc.) qu’au
plan de la rรฉflexion thรฉorique approfondie (รtat et accumulation, classe
et parti, etc.).
Analysant aussi bien l’aprรจs-mai 1968 et les travaux
de Nicos Poulantzas que les textes et programmes des partis de gauche,
J.-M. Vincent invite ร un rapport plus nuancรฉ, et donc plus complexe, ร
la rรฉalitรฉ politique contemporaine.
Au lieu de raisonner en termes
d’"instances", de « monopoles », d’anti et de pro-รฉtatisme primaire, il
importe de saisir la structure spรฉcifique du capitalisme (division
horizontale entre dรฉtenteurs des moyens de production et producteurs,
atomisation subsรฉquente des producteurs, opposition sociale du travail
manuel et intellectuel, — ร quoi correspond la division verticale entre
dirigeants et citoyens, dominants-dominรฉs, etc.), constituรฉe par des
formes sociales qui reproduisent ร leur propre รฉchelon la structure du
capital.
Dans
le rapport รtat-รฉconomie, l’รtat est-il de l’รฉconomie politisรฉe, ou
bien seulement l’arbitre, neutre parce qu’extรฉrieur, des luttes
รฉconomiques que se livrent les capitaux multiples ?
En fait, « comme
Marx l’a fait observer, les rapports sociaux de production prennent une
consistance indรฉpendante de ceux qui en constituent la matiรจre premiรจre
ou le terrain nourricier (les hommes) (...). Le politique (...) ne peut
รชtre conรงu autrement que comme une sphรจre de l’organisation sociale
surimposรฉe aux rapports sociaux de production qui sont ses prรฉsupposรฉs
et ses limites ร la fois (...).
Dans ce cadre (...) le rapport รtat-รฉconomie n’est pas ร comprendre comme un rapport de deux entitรฉs
distinctes, mais comme une articulation spรฉcifique de deux modalitรฉs des
pratiques sociales — la spรฉcificitรฉ de l’articulation รฉtant ici
constitutive de ces deux modalitรฉs de la rรฉalitรฉ sociale ».
De
lร rรฉsulte ce qu’on pourrait appeler des articulations complรฉmentaires
des diverses formes sociales : ainsi, il est possible de voir comment
les mรฉcanismes de formation de l’opinion « publique » (c’est-ร -dire de
l’opinion privรฉe sur les affaires publiques), de mรชme que les tactiques
de manipulation du sens commun par les moyens de communication de masse,
renvoient en vรฉritรฉ — sans s’y rรฉduire — aux sphรจres de la production
รฉconomique et de la circulation de la monnaie, dans la mesure oรน les
idรฉes politiques et les stรฉrรฉotypes idรฉologiques sont fonction de leur
apport ร la « rรฉgularisation et ร la stabilisation des rapports entre
les classes et l’รtat ».
Que l’รtat, en outre, apparaisse comme rรฉalitรฉ sรฉparรฉe, extรฉrieure aux pratiques sociales, n’est pas la manifestation de sa vรฉritable sรฉparation d’avec la sociรฉtรฉ, car l’รtat est bel et bien un รฉlรฉment primordial dans la constitution du rapport social de production ; cette autonomisation de l’รtat par rapport ร la sociรฉtรฉ est plutรดt le rรฉsultat de la non-maรฎtrise des relations de production (c’est-ร -dire du rapport social par excellence : le travail) par les agents de la production eux-mรชmes.
A l’รฉconomie fรฉtichisรฉe dรฉcrite par Marx correspond l’รtat fรฉtiche, abstrait, hors la vie privรฉe. Les mensonges de l’รtat, ce ne sont pas, dรจs lors, des attitudes toujours prรฉmรฉditรฉes ร l’รฉgard de la sociรฉtรฉ, mais des mรฉcanismes qui constituent le type d’รtat capitaliste dans la rรฉalitรฉ รฉconomique bourgeoise, c’est-ร -dire des formes sociales de reprรฉsentation qui traduisent ร la fois le rรดle du politique comme moment constitutif du rapport social de travail et sa fonction comme moment de cohรฉsion de la totalitรฉ sociale. L’รtat vise donc ร produire de l’abstrait, de la sรฉparation.
Carences de la gauche
CETTE
analyse dรฉbouche, chez J.-M. Vincent, sur une double rรฉflexion. D’une
part, il est patent que la politique de l’opposition, en France, ne
rompt en aucune maniรจre avec les postulats de l’รtat fรฉtiche.
Les partis
de gauche reproduisent, mutatis mutandis, jusque dans leurs projets de
sociรฉtรฉ, les mรฉcanismes propres ร l’รtat capitaliste : conception
manipulatrice des masses, acceptation de l’atomisation des sujets
sociaux, tactiques politiciennes, etc.
La critique que l’auteur fait du
programme commun, dans un texte รฉcrit en mars 1977, est ร bien des
รฉgards prรฉmonitoire.
Non qu’il y prรฉvoyait le lamentable รฉchec que l’on
connaรฎt, mais il montrait dรฉjร , avec beaucoup de luciditรฉ, derriรจre les
compromis boiteux, des logiques d’appareils, irrรฉductibles.
D’autre
part, et plus profondรฉment, la politique des partis de gauche n’est pas
en rupture originale d’avec le capitalisme parce qu’elle refuse — et on
devrait pouvoir montrer les raisons sociologiques de ce refus, ce que
J.-M. Vincent ne fait pas — de se constituer comme nouvelle politique.
La dรฉsaffection et la crise de confiance des masses ร l’รฉgard des partis politiques traduit la conviction morose selon laquelle, somme toute, les opposรฉs sont relativement identiques.
En quoi, suggรจre J.-M. Vincent, les masses ne se trompent pas.
Car ce que la crise gรฉnรฉrale rรฉvรจle, aujourd’hui (en 1980 !!!), c’est l’inanitรฉ de politiques opposรฉes dans leurs projets mais identiques dans leurs postulats.
Alors qu’une stratรฉgie nouvelle, porteuse d’une rรฉelle รฉmancipation des sujets sociaux, devrait opposer ร l’รtat abstrait et fรฉtiche la politique concrรจte et vivante de l’auto-organisation des travailleurs, et, plus prรฉcisรฉment, ร l’organisation capitaliste une rรฉorganisation sociale du travail et de l’ensemble des activitรฉs matรฉrielles.
On regrettera cependant, sur ce dernier point, que J.-M. Vincent n’ait pas fourni d’indications thรฉoriques sur ce que pourrait รชtre, outre les mensonges de l’รtat, une politique radicale รฉlaborรฉe ร partir d’une conception nouvelle de l’organisation du travail.
Sources : le Monde diplomatique !! Septembre 1980 !!
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Aperรงu du livre

Le sujet est vaste, je vous invite si vous avez lu cet article, jusqu'au bout, de dรฉbattre et de commenter ci-dessous, merci !
Eddy Vonck
Rรฉdacteur bรฉnรฉvole de Psycho'Logiques
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