๐ฅ๐๐๐ญ๐ฎ๐ซ๐ Philosophique « ๐ฅ’๐๐ง๐ญ๐ซ๐๐ข๐๐, ๐ฅ’๐๐ฎ๐ญ๐ซ๐ ๐ฅ๐จ๐ข๐ฌ ๐๐ ๐ฅ๐ ๐ฃ๐ฎ๐ง๐ ๐ฅ๐ » ๐๐ ๐๐๐๐ฅ๐จ ๐๐๐ซ๐ฏ๐ข๐ ๐ง๐
๐ฅ๐๐๐ญ๐ฎ๐ซ๐ Philosophique « ๐ฅ’๐๐ง๐ญ๐ซ๐๐ข๐๐, ๐ฅ’๐๐ฎ๐ญ๐ซ๐ ๐ฅ๐จ๐ข๐ฌ ๐๐ ๐ฅ๐ ๐ฃ๐ฎ๐ง๐ ๐ฅ๐ » ๐๐ ๐๐๐๐ฅ๐จ ๐๐๐ซ๐ฏ๐ข๐ ๐ง๐ et de Gauthier Chapelle partie 1
Au siรจcle dernier, notre monde est devenu extrรชmement performant en matiรจre de mรฉcanismes de compรฉtition.
Il est grand temps de devenir tout aussi compรฉtents en matiรจre de coopรฉration, de bienveillance et d’altruisme.
Toutes les interactions entre รชtres vivants ne sont pas bรฉnรฉfiques.
Comme les humains รฉvoluant dans les entreprises, les gouvernements ou les syndics d’immeuble..., il arrive que les espรจces des six rรจgnes s’arnaquent, s’ignorent, s’รฉvitent, s’agressent et se manipulent.
Sans compter que ces relations peuvent changer au cours d’une journรฉe, d’une saison, d’une vie ou d’une รฉpoque gรฉologique.
Des tensions s’apaisent, des amitiรฉs s’enveniment, des pactes se dรฉlient, des amis se trahissent.
Certains liens sont trรจs stables alors que d’autres sont trรจs volatils.
Les comportements de lutte, d’agression mutuelle, de combat, de menace ou de tensions s’observent en gรฉnรฉral autour des questions de territoire (pour mettre des limites) ou de reproduction.
Mais pourquoi, si la compรฉtition est si nรฉfaste, est-elle au cลur de notre culture occidentale ?
Pourquoi cela nous est-il si difficile d’accepter l’omniprรฉsence de relations bรฉnรฉfiques (dans la nature) ?
Selon Kropotkine, notre sociรฉtรฉ a pris l’habitude, depuis la fin du Moyen รge et le dรฉbut de la modernitรฉ, de considรฉrer la compรฉtition comme « naturelle » et la coopรฉration comme « idรฉologique ». Philosophes et scientifiques des Lumiรจres ont รฉtรฉ imprรฉgnรฉs par cette image d’une impitoyable « nature, rouge de dents et de griffes » dont il fallait s’extraire pour pouvoir fonder une sociรฉtรฉ !
Pour eux, on ne pouvait le faire que grรขce ร notre pensรฉe, ร notre esprit et ร notre gรฉnie. Il fallait fuir la nature ou la maรฎtriser.
L’adjectif « sauvage » est d’ailleurs devenu synonyme : d’agressif, indomptable ou asocial*.
* hors norme, atypique...
Jamais on ne dira de quelqu’un qu’il est « sauvage » pour mettre en valeur ses qualitรฉs d’altruisme ou de solidaritรฉ.
De nos jours, cette croyance que la nature en gรฉnรฉral (et donc la nature de l’รชtre humain) est mauvaise s’exprime par exemple sous forme d’รฉquations mathรฉmatiques dรฉcrivant les comportements de cet รชtre imaginaire, rationnel et รฉgoรฏste…
Le second mythe est assez complรฉmentaire du premier : il nous dit que nous devrions nous sรฉparer et nous extraire de la nature. D’ailleurs, c’est cette vision du monde – que l’Europe adopte ร partir du XVIIe siรจcle – qui crรฉe le concept mรชme de nature pour dรฉcrire prรฉcisรฉment ce qui n’est pas humain.
Sรฉparation nature/culture, sรฉparation corps/esprit : l’รชtre humain de l’รฉpoque des Lumiรจres acquiert la conviction qu’il se distingue des « autres qu’humains » par sa subjectivitรฉ, sa rรฉflexivitรฉ, son langage symbolique, son esprit.
Pour expliquer la persistance et la puissance de cette croyance tenace, le philosophe Jean-Claude Michรฉa nous invite ร remonter aux interminables guerres de religion que l’Europe a connues au Moyen รge.
Les philosophes politiques du XVIIe siรจcle (dont Locke et Hobbes), las de ces conflits et dรฉsespรฉrรฉs des comportements humains, ont inventรฉ un cadre politique ร l’รฉthique minimale.
Un cadre le plus neutre possible, qui ne demande l’intervention d’aucune religion ou morale et qui rende possible de cohabiter sans nous entre-tuer : le libรฉralisme รฉtait nรฉ !
La renaissance des annรฉes 2000
Il s’est opรฉrรฉ un vรฉritable changement de paradigme en sociobiologie.
Son pรจre fondateur, E.O. Wilson, avec l’aide d’excellents thรฉoriciens et ร la lumiรจre de nouvelles dรฉcouvertes de terrain et de laboratoire, a rรฉcemment « retournรฉ » sa thรฉorie en inversant l’hypothรจse de base.
L’origine du fait social ne serait plus ร rechercher dans les gรจnes, mais dans l’influence du milieu.
Dรจs lors, certains scientifiques commencent ร reconnaรฎtre l’importance des travaux de Kropotkine, en particulier la mise en รฉvidence de l’importance de l’environnement** dans l’รฉvolution de l’entraide.
** en Pnl, on parle d'รฉcologie environnemental, dans quel milieux vivez-vous ??? Villas ou Hlm, Grande ville polluรฉe oรน au bord de mer oรน en campagne ? Mais, c'est aussi un environnement comportemental : comment sont vos relations familiales et dans le contexte qualitatif par exemple de vos condition de travail ?
** commentaires Eddy Vonck
L’entraide spontanรฉe
Les humains trichent, volent, mentent et tuent avec une constance et une insistance qui ne sont plus ร dรฉmontrer.
Mais qui est prรชt ร croire qu’ils coopรจrent, s’entraident, donnent et se sacrifient avec tout autant d’acharnement ?
Aider l’autre spontanรฉment, parfois au pรฉril de sa vie, favoriser les comportements รฉgalitaires, rejeter les injustices, rรฉcompenser ceux qui participent au bien commun : voilร des comportements qui nous paraissent aujourd’hui merveilleux – et parfois suspects !
Pourtant, un minimum d’observation et un tour d’horizon des nombreux travaux d’anthropologues, de sociologues, d’รฉconomistes et de psychologues finissent par avoir raison de nos croyances : ces comportements sont trรจs frรฉquents, et c’est tout ร fait normal.
CONTRAIREMENT AUX IDรES REรUES...
Il existe une espรจce imaginaire d’hominidรฉs totalement rationnels, qui passent leur temps ร maximiser leur profit en fonction des ressources dont ils disposent et de leurs prรฉfรฉrences. En somme, des รชtres libres et rationnels qui vivent dans un monde idรฉal.
Tous les scientifiques sรฉrieux qui construisent des modรจles connaissent les limites de leurs propres chimรจres.
Si les sciences รฉconomiques ont massivement fondรฉ leurs recherches sur le modรจle thรฉorique de l’Homo ลconomicus popularisรฉ par Adam Smith au XVIIIe siรจcle, le crรฉateur de la fameuse mรฉtaphore de la main invisible lui-mรชme รฉtait conscient de ses limites et de la complexitรฉ des « sentiments moraux » qui agitent les humains : moralitรฉ, irrationalitรฉ, sens de la justice ou dรฉsir d’รฉgalitรฉ. Il savait que toute la vie ne peut se rรฉsumer ร un choix rationnel รฉgoรฏste.
Les sciences รฉconomiques* ont pris la grosse tรชte. Elles se sont donnรฉ une lรฉgitimitรฉ qui a fait croire aux รฉconomistes – puis au reste de la population – que l’รชtre humain ressemblait au modรจle.
* ร propos de l’honneur fait ร Alfred Nobel – que l’on appelle aujourd’hui « prix Nobel d’รฉconomie ! »
Les graves crises รฉconomiques de ces derniรจres annรฉes ont sรฉrieusement รฉbranlรฉ cet รฉdifice thรฉorique et idรฉologique (la rationalitรฉ des agents et l’optimalitรฉ des marchรฉs). Malgrรฉ tout, il reste debout et fait montre d’une รฉtonnante rรฉsilience.
Ce qui รฉmerge en situation de crise :
Les catastrophes sont des occasions d’observer les comportements en grandeur nature, lorsque tout ce que l’on croyait « normal » s’effondre ou que l’ordre social disparaรฎt brutalement. Les institutions et les autoritรฉs peuvent mรชme perdre momentanรฉment les moyens d’exercer un contrรดle et d’imposer un respect des rรจgles communes.
Contrairement aux idรฉes reรงues, en cas de catastrophe, les comportements de panique sont si rares que les chercheurs ont mรชme abandonnรฉ le concept mรชme de « panique »
Mais nous aimons que les rรฉcits confortent les mythes qui nous ont bercรฉs depuis toujours.
Si la panique est rarissime, l’entraide, elle, est bien au rendez-vous.
Lors de catastrophes soudaines, les individus, stressรฉs ou en รฉtat de choc, sont ร la recherche de sรฉcuritรฉ avant toute chose ; ils sont donc peu enclins ร la violence ! Ils agissent de maniรจre spontanรฉe, « automatique » ou« inconsciente », ce qui le plus souvent fait รฉmerger des comportements d’entraide.
Ce fut le cas aprรจs le tsunami de dรฉcembre 2004 dans l’ocรฉan Indien, aprรจs le sรฉisme qui a frappรฉ Haรฏti en 2010 ou encore dans la salle de concert du Bataclan lors des attentats du 13 novembre 2015.
Outre les nombreux รฉlans de solidaritรฉ ร l’extรฉrieur, il y a eu des tรฉmoignages saisissants de rescapรฉs dรฉcrivant des personnes ร l’intรฉrieur qui aidaient de parfaits inconnus au pรฉril de leur vie. Ces conditions extraordinaires font ressortir des comportements extraordinaires.
Mais est-ce รฉgalement le cas dans la vie de tous les jours ?
Ce qui รฉmerge du stress et de l’inconnu :
Imaginez que vous participiez ร une expรฉrience d’รฉconomie expรฉrimentale. Des chercheurs vous font asseoir ร une table, vous prรฉsentent un inconnu (ou un groupe d’inconnus) et donnent ร chacun d’entre vous la mรชme somme d’argent. Puis ils mettent en place un scรฉnario et observent vos comportements.
Surprise : la personne en face de vous semble gรฉnรฉreuse, elle vous donne de l’argent ! Comment rรฉagissez-vous ? Gardez-vous l’argent ? Lui ferez- vous confiance au tour suivant ?
Essayons le jeu du bien public : vous รชtes assis ร une table avec dix inconnus, les chercheurs vous demandent de placer votre argent dans un pot commun et vous observent.
Mais ils n’entendent pas la petite voix dans votre tรชte : « Dois-je investir dans le groupe ? Et s’il y avait des profiteurs ? Je me sacrifierai pour eux sans รชtre sรปr d’avoir quelque chose en retour…
Ce n’est pas juste. Mais c’est vrai que si nous contribuons tous, le groupe sera plus fort... J’aimerais tellement qu’on participe tous ! Que feront-ils ?
Voilร pour les rรฉflexions et les calculs, issus du cortex prรฉfrontal. Mais qu’y a-t-il en amont ?
Le modรจle cognitif le plus couramment admis en psychologie et en neurosciences se dรฉroule en deux temps.
D’abord, le cerveau « primitif » (reptilien et limbique) gรฉnรจre des รฉmotions et des intuitions, puis, dans un second temps, le cortex prรฉfrontal tente le plus souvent de justifier ces choix intuitifs et filtre les passions au moyen d’un contrรดle rรฉflexif pour supprimer les comportements indรฉsirables en sociรฉtรฉ ou pour en favoriser d’autres plus adรฉquats !
Deux hypothรจses opposรฉes peuvent alors รฉmerger pour expliquer les comportements d’entraide :
soit nos premiรจres pulsions seraient รฉgoรฏstes, et la raison freinerait nos ardeurs en apportant un รฉlan prosocial ; soit, ร l’inverse, l’intuition serait plutรดt prosociale, et la raison permettrait de tempรฉrer cette tendance en faisant des choix personnellement plus avantageux (ou รฉgoรฏstes !)
Pour savoir laquelle des deux hypothรจses se rapproche le plus de la rรฉalitรฉ, David Rand, Joshua Greene et Martin Nowak, trois chercheurs de l’universitรฉ Harvard, ont conduit une sรฉrie d’expรฉriences basรฉes sur le jeu du bien public :
L’รฉquipe a testรฉ la psychologie des joueurs, et en particulier leur caractรจre coopรฉratif ou รฉgoรฏste, en fonction de leur contribution au pot commun. Plus cette derniรจre รฉtait importante, plus le sujet รฉtait considรฉrรฉ comme coopรฉratif.
Les rรฉsultats sont รฉtonnants. En mesurant le temps de dรฉcision de chaque joueur, les chercheurs se sont rendu compte que les sujets qui rรฉpondaient vite รฉtaient plus coopรฉratifs que ceux qui mettaient du temps ร se dรฉcider.
Ils ont ensuite forcรฉ les joueurs ร se dรฉcider plus vite (de maniรจre plus spontanรฉe), et constatรฉ que cela augmentait les contributions au pot commun ! Au contraire, forcer les joueurs ร prendre le temps de la rรฉflexion diminuait les contributions.
Enfin, dans une troisiรจme expรฉrience, ils ont placรฉ les joueurs dans des conditions favorables ร l’intuition, et ont remarquรฉ que cela augmentait les contributions au pot commun, alors qu’un contexte de rรฉflexion les rendait plus รฉgoรฏstes !
Dans cette sรฉrie d’expรฉriences, plus les gens ont รฉtรฉ forcรฉs ร รชtre spontanรฉs, plus ils ont montrรฉ de comportements prosociaux !
« La plupart des gens pensent que l’intuition est รฉgoรฏste, mais nos expรฉriences montrent que, lorsqu’on dรฉveloppe l’intuition chez les gens, cela augmente la coopรฉration », rรฉsume David Rand, professeur ร l’universitรฉ Yale.
Rรฉsumons ce que nous venons de dรฉcouvrir :
1) le modรจle thรฉorique d’un humain rationnel et รฉgoรฏste ne correspond pas du tout ร la rรฉalitรฉ ;
2) les comportements prosociaux sont trรจs communs tout autour du globe, mais leur expression est trรจs variable ;
3) lorsqu’on inhibe le raisonnement (par le stress, la pression, les catastrophes, ou en favorisant l’intuition), le nombre et l’intensitรฉ de ces comportements prosociaux augmentent ;
4) lorsqu’on force les sujets ร rรฉflรฉchir, ils se montrent plus รฉgoรฏstes.
Mais de quoi parle-t-on alors ? Quelle thรฉorie peut expliquer ces automatismes ร la fois si complexes et si plastiques ?
La tendance ร l’entraide spontanรฉe est un trait commun ร toutes les sociรฉtรฉs (ce que les anthropologues appellent un trait universel).
On serait donc tentรฉ d’y voir un comportement innรฉ, une sorte d’instinct ou de « nature humaine ».
D’autres au contraire penseront qu’il s’agit lร d’une affaire uniquement culturelle, comme si notre cerveau n’รฉtait qu’une page blanche ร sa formation. Nature ou culture ? Innรฉ ou acquis ?
Formulรฉes comme telles, ces hypothรจses et ces questions sont aujourd’hui considรฉrรฉes comme dรฉpassรฉes, car nous savons bien que les deux facteurs, le patrimoine gรฉnรฉtique et l’environnement jouent un rรดle dans l’expression de nos comportements.
Ce domaine de recherche en plein essor s’appelle l’รฉpigรฉnรฉtique.
La clรฉ est donc de comprendre comment gรจnes et environnement sont entremรชlรฉs. รliminons dรจs ร prรฉsent les hypothรจses trop simplistes et caricaturales. Exit l’Homo ลconomicus, la thรฉorie de la page blanche, ainsi que la notion floue d’instinct.
รvitons รฉgalement d’y ajouter une couche de morale (« l’Homme est naturellement bon » « la Nature est fonciรจrement mauvaise »). De mรชme, dire que « la nature humaine est coopรฉrative » n’apporte rien ร la comprรฉhension des choses. Il faut aller plus loin.
« L’environnement influe sur le mode de vie, et le mode de vie influe sur la maniรจre dont les cellules et le corps utilisent leurs gรจnes ! »
Enfin, comme l’explique Jean Claude Ameisen : « la cartographie prรฉcise du million de milliards de connexions nerveuses dans notre cerveau n’est pas “prรฉ-รฉcrite” dans nos gรจnes, mais รฉmerge progressivement des interactions entre nos neurones, interactions dont vont dรฉpendre leurs activitรฉs, mais aussi leur survie ou leur mort. Et ce rรฉseau, diffรฉrent, mรชme chez des jumeaux vrais, se modifiera au cours de notre existence en fonction de notre histoire et de notre environnement.
La dรฉcouverte remarquable de l’รฉpigรฉnรฉtique a รฉtรฉ de constater que cette « activation/mise en veille » de certaines parties de notre gรฉnome par l’environnement est hรฉritable : elle se transmet aux descendants !
Les jeunes hรฉritent donc (en partie) des rรฉactions de leurs ancรชtres ร leur environnement. Dit autrement : nous sommes tous composรฉs de fragments d’environnements passรฉs et prรฉsents qui ont รฉtรฉ en contact avec nos ancรชtres.
Ainsi, quel que soit l’hรฉritage, chaque gรฉnรฉration a les capacitรฉs de rebattre un peu le jeu grรขce ร ses propres interactions entre gรจnes et environnement.
Les changements รฉpigรฉnรฉtiques sont fascinants, car ils modifient รฉgalement les capacitรฉs d’apprentissage et de mรฉmorisation du cerveau, et, de maniรจre plus gรฉnรฉrale : les comportements. Si vous prenez deux organismes qui ont un cerveau structurรฉ par les mรชmes gรจnes et que vous les placez dans des environnements diffรฉrents, ils s’exprimeront diffรฉremment, gรฉnรฉrant des organismes aux comportements dissemblables.
Par exemple, chez les humains, le comportement violent n’est pas gรฉnรฉtiquement dรฉterminรฉ, mais il est tout de mรชme « conditionnรฉ par certaines structures cognitives » rencontrant un milieu familial et un contexte socio-culturel particulier.
Si l’environnement joue un rรดle si important, que penser des rรฉsultats sur l’entraide spontanรฉe dรฉcrits ร la section prรฉcรฉdente, obtenus en laboratoire par les chercheurs de Harvard ?
David Rand, Joshua Greene et Martin Nowak ont anticipรฉ la remarque, et ont demandรฉ aux participants de donner des prรฉcisions sur leur passรฉ, par exemple sur la frรฉquence des interactions coopรฉratives qu’ils avaient dans leur vie quotidienne.
Sans surprise, les participants les plus coopรฉratifs lors de ces expรฉriences รฉtaient ceux qui avaient une vie sociale plus riche et plus coopรฉrative.
Les interactions que nous avons avec les autres (dรฉpendantes de la culture dans laquelle nous baignons) ont la capacitรฉ d’activer ou de dรฉsactiver certaines parties de notre gรฉnome, sans cesse, ร chaque naissance.
Ainsi, ce que l’on nomme la « sociรฉtรฉ » influence la construction de notre corps, c’est-ร -dire l’expression de nos gรจnes, et celle de nos enfants ! «
Les seules variations alรฉatoires de l’ADN ne sont pas la seule source d’รฉmergence de la nouveautรฉ. Voilร comment la culture s’imprime dans notre biologie, de gรฉnรฉration en gรฉnรฉration !
Comme le rรฉsume Jean Claude Ameisen :
« il s’agit, plus simplement, d’une rรฉ-initiation chez les nouveau-nรฉs, ร chaque gรฉnรฉration, par un individu adulte – dans le cas prรฉsent, sa mรจre, qu’elle soit biologique ou d’adoption –, d’une maniรจre particuliรจre de se construire. Par-delร la nature particuliรจre des gรจnes et de l’ADN dont un enfant hรฉrite de ses parents, l’environnement extรฉrieur et des “caractรจres acquis” par les parents au cours de leur existence font aussi partie de ce que l’on nomme, de maniรจre ambiguรซ, “l’hรฉrรฉditรฉ” »
Le tableau semble s’รฉclaircir, mais il n’explique toujours pas comment fonctionne prรฉcisรฉment notre systรจme d’« entraide spontanรฉe »…
Apprendre ร conduire une voiture ou ร faire du vรฉlo nรฉcessite une grande concentration, car le risque d’accident est important et il faut maรฎtriser beaucoup de paramรจtres simultanรฉment : le code de la route, les pรฉdales, la coordination des mains, le contrรดle dans les rรฉtroviseurs, l’anticipation des trajectoires des autres, etc.
Mais un conducteur expรฉrimentรฉ ne pense plus ร tout cela de maniรจre consciente : il conduit en mode « automatique ». Son esprit peut se concentrer sur la liste des courses ร faire ou sur la discussion avec les passagers, sans qu’il ait ร rรฉflรฉchir au sens du levier de vitesse ou au choix de la pรฉdale s’il faut freiner.
Comment expliquer ces automatismes ?
Aprรจs des dรฉcennies de recherches, Daniel Kahneman et son collรจgue Amos Tversky ont construit une grille de lecture intรฉressante.
Selon eux, nous possรฉdons deux modes cognitifs :
un mode de routine, spontanรฉ et รฉmotionnel, appelรฉ « systรจme 1 », et un mode de pensรฉe rationnelle qui demande des efforts, appelรฉ « systรจme 2 ».
Lorsque nous nous trouvons en situation d’apprentissage, de concentration, attentifs, le systรจme 2 tourne ร plein rรฉgime, et nous devenons progressivement consciemment compรฉtents.
ร force de rรฉpรฉtition et d’habitude, le cerveau bascule en « systรจme 1 » : tout s’automatise, devient plus relax, et nous devenons inconsciemment compรฉtents.
Le systรจme 1 est qualifiรฉ d’intuitif, d’« impressionniste » ou d’involontaire, et il est caractรฉrisรฉ par une rapiditรฉ de rรฉaction, un รฉtat d’absence de vigilance, une absence d’effort. Dans ce mode, le sujet suppose que le monde se comportera comme prรฉvu ; il croit les choses (ou les dรฉduit) sans les avoir dรฉmontrรฉes. Il fait des tas de suppositions que Kahneman appelle des « heuristiques » Enfin, ce mode ne peut pas รชtre « dรฉconnectรฉ », contrairement au systรจme 2, qui peut รชtre mis en veille.
En effet, le systรจme 2 est fatigant, car il oblige ร une concentration totale. C’est une pensรฉe logique, qui demande du temps, mais qui รฉvite de tomber dans les conclusions hรขtives et autres piรจges de la vie. Elle oblige ร se poser, et ร ne faire qu’une chose ร la fois.
Lorsque le monde ne tourne plus rond, que quelque chose ne fonctionne plus ou qu’une menace se prรฉsente, le systรจme 2 se dรฉclenche. La raison se met alors ร chercher, calculer, contrรดler, se mรฉfier. Mais il convient de dรฉbrancher ce systรจme rรฉguliรจrement, sous peine d’รฉpuisement.
Nous sommes tous รฉvidemment enclins, par paresse, ร « penser vite », c’est-ร -dire ร rester en pilote automatique (systรจme 1). La vie est bien plus facile ainsi !
On se met ร croire aux idรฉes reรงues, on fait des dรฉductions faciles et hรขtives, on agit par habitude.
C’est par exemple le mรฉcanisme qui convertit un mensonge frรฉquemment rรฉpรฉtรฉ en vรฉritรฉ (surtout s’il est rรฉpรฉtรฉ par des experts, car on a tendance ร leur faire confiance, c’est-ร -dire ร รฉteindre notre systรจme de remise en question**).
** le Libre Arbitre
Ce double systรจme cognitif offre un cadre cohรฉrent pour comprendre ร la fois le cรดtรฉ spontanรฉ des comportements et les grandes variations observรฉes. C’est un mรฉcanisme rapide et puissant, mais qui reste toutefois flexible !
Grรขce ร ce cadre, David Rand et ses collรจgues ont formulรฉ l’hypothรจse de l’« heuristique sociale » pour expliquer la spontanรฉitรฉ des comportements d’entraide rรฉsultent des nombreuses interactions.
Cette hypothรจse stipule que les comportements coopรฉratifs spontanรฉs coopรฉratives que chacun vit quotidiennement. Plus on รฉvolue dans un contexte social coopรฉratif, plus on dรฉveloppe ses automatismes prosociaux.
Inversement, plus on รฉvolue dans un contexte รฉgoรฏste et compรฉtitif, plus on dรฉveloppe les automatismes antisociaux.
Cela expliquerait :
Les individus se basent sur leur expรฉrience passรฉe, qui leur a montrรฉ que l’entraide รฉtait souvent la meilleure stratรฉgie. Les personnes qui ont eu des interactions sociales frรฉquentes durant leur vie et qui ont intรฉgrรฉ peu ร peu le fait que coopรฉrer รฉtait bรฉnรฉfique (notez que le systรจme 2 pouvait รชtre lร au dรฉpart pour apprendre) rรฉagiront de maniรจre altruiste en situation de stress ; peu importent les consรฉquences.
Les autres, celles et ceux qui ont eu de mauvaises expรฉriences avec leurs semblables durant leur vie ou ont รฉvoluรฉ dans une culture qui ne favorisait pas l’entraide, rรฉagiront spontanรฉment comme ils ont pris l’habitude de le faire : ils montreront plutรดt de la mรฉfiance, en situation de stress.
Nous avons donc la facultรฉ de changer progressivement de comportements sociaux (d’automatismes) en fonction des expรฉriences de la vie. Nous pouvons devenir des « serial altruistes » lorsque notre environnement devient soudain altruiste (par exemple lorsque nous changeons de quartier, comme l’a montrรฉ une sรฉrie d’expรฉriences grandeur nature rรฉalisรฉes par l’รฉvolutionniste David S. Wilson.
En 2002, des chercheurs de l’universitรฉ Emory ร Atlanta (รtats-Unis) ont observรฉ que les aires du cerveau impliquรฉes dans la rรฉcompense s’activaient lorsque la personne d’en face coopรฉrait ร un jeu รฉconomique.
D’autres รฉquipes ont montrรฉ que ces mรชmes aires sont activรฉes par la vue de comportements รฉquitables ou par l’engagement dans un don.
L’entraide et la gรฉnรฉrositรฉ non seulement font du bien au moral, mais contribuent ร l’augmentation du sentiment de bonheur !
Le cรขblage de l’entraide dans notre cerveau est renforcรฉ par l’effet inverse :
le circuit liรฉ au sentiment de dรฉgoรปt s’active lorsque le partenaire de jeu ne coopรจre pas, garde l’argent pour lui ou triche…
David Rand rรฉsume cela de maniรจre lapidaire :
« รa fait du bien d’รชtre bon... sauf si la personne en face est un enfoirรฉ !
ร long terme, comme nous avons tendance ร nous souvenir des expรฉriences les plus agrรฉables, il se peut que cela renforce la tendance prosociale de notre systรจme 1 !
La beautรฉ du mรฉcanisme cognitif qui rend l’entraide humaine spontanรฉe rรฉside donc ร la fois dans sa robustesse et sa souplesse, dans sa force et sa fragilitรฉ, dans sa constance et sa diversitรฉ, dans son implacable atavisme et son irrรฉsistible ouverture ร la nouveautรฉ.
La partie 2 (si vous ne l'avez pas lue)
Le sujet est vaste, je vous invite si vous avez lu cet article, jusqu'au bout, de dรฉbattre et de commenter ci-dessous, merci !
Eddy Vonck
Rรฉdacteur bรฉnรฉvole de Psycho'Logiques




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