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๐ฅ๐ž๐œ๐ญ๐ฎ๐ซ๐ž Philosophique - « ๐ฅ’๐ž๐ง๐ญ๐ซ๐š๐ข๐๐ž, ๐ฅ’๐š๐ฎ๐ญ๐ซ๐ž ๐ฅ๐จ๐ข๐ฌ ๐๐ž ๐ฅ๐š ๐ฃ๐ฎ๐ง๐ ๐ฅ๐ž » de Pablo Servigne et de Gauthier Chapelle partie 3 - L'esprit de Groupe

 ๐ฅ๐ž๐œ๐ญ๐ฎ๐ซ๐ž Philosophique « ๐ฅ’๐ž๐ง๐ญ๐ซ๐š๐ข๐๐ž, ๐ฅ’๐š๐ฎ๐ญ๐ซ๐ž ๐ฅ๐จ๐ข๐ฌ ๐๐ž ๐ฅ๐š ๐ฃ๐ฎ๐ง๐ ๐ฅ๐ž » ๐๐ž ๐๐š๐›๐ฅ๐จ ๐’๐ž๐ซ๐ฏ๐ข๐ ๐ง๐ž et de Gauthier Chapelle partie 3

๐ฅ๐ž๐œ๐ญ๐ฎ๐ซ๐ž Philosophique « ๐ฅ’๐ž๐ง๐ญ๐ซ๐š๐ข๐๐ž, ๐ฅ’๐š๐ฎ๐ญ๐ซ๐ž ๐ฅ๐จ๐ข๐ฌ ๐๐ž ๐ฅ๐š ๐ฃ๐ฎ๐ง๐ ๐ฅ๐ž » ๐๐ž ๐๐š๐›๐ฅ๐จ ๐’๐ž๐ซ๐ฏ๐ข๐ ๐ง๐ž et de Gauthier Chapelle


ร€ lire aussi :

Partie 1 Au siรจcle dernier, notre monde est devenu extrรชmement performant en matiรจre de mรฉcanismes de compรฉtition.

Partie 2 Les mรฉcanismes du groupe La tendance spontanรฉe des individus ร  l’entraide, si surprenante et solide soit-elle, ne suffit pas ร  expliquer toute la complexitรฉ de l’entraide humaine, et encore moins ร  faire sociรฉtรฉ !

Les mรฉcanismes du groupe La tendance spontanรฉe des individus ร  l’entraide, si surprenante et solide soit-elle, ne suffit pas ร  expliquer toute la complexitรฉ de l’entraide humaine, et encore moins ร  faire sociรฉtรฉ !

Partie 3 : L’esprit du groupe

Cette revue des mรฉcanismes qui font รฉmerger l’entraide au sein d’un groupe (rรฉciprocitรฉ, rรฉcompense, punition, rรฉputation, normes,...) peut nous laisser une lรฉgรจre impression de manque. Tout semble trop mรฉcanique, trop formel, bien รฉloignรฉ des passions de la vie de tous les jours, des mystรจres du « sentiment collectif » ou des moments « magiques » qui font naรฎtre des dynamiques de groupe incroyables.

Peut-รชtre avez-vous encore le souvenir d’une rรฉunion extraordinaire oรน un รฉlan formidable a parcouru l’assemblรฉe ?

Avez-vous remarquรฉ comme parfois, dans certains groupes, il se passe « quelque chose », comme un courant, une alchimie qui dรฉplace des montagnes ? 

Et comme, ร  d’autres moments, ou dans d’autres collectifs, c’est le contraire : les tensions sont palpables, des conflits รฉclatent pour un rien, la mayonnaise ne prend pas, et personne ne comprend vraiment pourquoi ?

 

Combien de fois avons-nous รฉchouรฉ dans nos tentatives pour « crรฉer du commun » ou « produire de l’intelligence collective » ?

Combien de fois avons-nous รฉchouรฉ dans nos tentatives pour « crรฉer du commun » ou « produire de l’intelligence collective » ? 

Lors de ces รฉchecs, on remet rarement en question la structure du groupe et ses rรจgles de fonctionnement.  La tendance est plutรดt ร  reporter la faute sur les individus !?

Les collectifs qui se crรฉent sont souvent maladroits ; ils expรฉrimentent, bricolent, tรขtonnent...

Comme l’analyse David Vercauteren dans son livre Micropolitique des groupes, lorsqu’il s’agit de mettre en place un collectif, on a paradoxalement l’habitude de faire confiance ร  notre intuition, au « naturel », alors que tout cela demande au contraire une connaissance fine des mรฉcanismes qui sont en jeu. 

Il est donc nรฉcessaire de mieux apprivoiser les conditions (et les ingrรฉdients) qui permettent ร  l’entraide d’apparaรฎtre, et plus prรฉcisรฉment d’arriver ร  dompter ces moments de basculement ou de « grรขce » qui donnent vie au collectif.

Le sentiment de sรฉcuritรฉ

Un moment magique quand le groupe fait corps :
Trois ingrรฉdients permettent aux groupes de rรฉaliser un bond considรฉrable dans leur tentative de cohรฉsion : 

  • le sentiment de sรฉcuritรฉ, 
  • le sentiment d’รฉgalitรฉ 
  • et le sentiment de confiance.

Prenez une cellule vivante. Elle est constituรฉe d’une membrane lipidique qui l’isole du monde extรฉrieur. Cette membrane joue quatre rรดles. ร€ l’origine de la vie, la membrane a permis ร  des molรฉcules organiques de s’auto organiser. En distinguant ce qui est dedans de ce qui est dehors, elle permet aux รฉlรฉments ร  l’intรฉrieur de s’aligner sur un « objectif » sans se laisser trop influencer par l’extรฉrieur.

Les groupes d’individus, quelle que soit leur taille, possรจdent aussi des membranes, immatรฉrielles, qui fonctionnent selon les mรชmes principes (contenir, protรฉger, garantir une identitรฉ, filtrer les รฉchanges) et qui se constituent de l’intรฉrieur. 

Elles permettent de crรฉer au sein du groupe un sentiment de sรฉcuritรฉ, indispensable pour pouvoir laisser s’exprimer chacun des individus qui le composent. Si la membrane est bien faite, si tout le monde a intรฉgrรฉ l’objectif (la « raison d’รชtre » du groupe ), alors chacun peut voir l’autre comme un alliรฉ. 

Une membrane mal dรฉfinie (lorsque certaines personnes peuvent entrer ou sortir du collectif sans que les autres sachent pourquoi) cause chez les membres du groupe un sentiment de malaise et d’insรฉcuritรฉ. 

Or, sans sentiment de sรฉcuritรฉ, chaque individu se recroqueville et reconstruit dans l’urgence une petite membrane autour de lui-mรชme (ce qui est stressant), et la compรฉtition entre les individus rรฉapparaรฎt immรฉdiatement. « La diversitรฉ fait peur... si elle ne peut pas s’exprimer dans un cadre de sรฉcuritรฉ », rรฉsume Marine Simon aprรจs des annรฉes de « facilitation » de groupes.

Idรฉalement, que ce soit dans les petits groupes ou dans les grandes structures, chacun devrait รชtre en permanence responsable de la co-construction et de l’entretien de cette membrane. 

Celle-ci a besoin de l’adhรฉsion d’un maximum de personnes, et si possible de tous. 

Dans le cas contraire, le risque est de voir s’exprimer des plaintes de la part de ceux qui ne l’acceptent pas comme telle, ce qui met en danger le sentiment de sรฉcuritรฉ du groupe. 

Il est donc bien plus efficace de passer rรฉguliรจrement du temps ร  travailler pour redรฉfinir sa membrane que de laisser les choses se faire toutes seules, ou de faire semblant d’ignorer ce problรจme. 

Ainsi, tout le monde reste en phase, les nouveaux se sentent inclus, et la raison d’รชtre du groupe (son identitรฉ) peut รฉvoluer, lui permettant de s’adapter ร  son environnement (toujours variable).

Ces mรฉtaphores et ces dynamiques existent aussi ร  plus grande รฉchelle. 

Pensons, par exemple, ร  la construction europรฉenne : son espace รฉconomique commun a รฉtรฉ crรฉรฉ en retirant les membranes qui protรฉgeaient les pays (les douanes), alors que la membrane europรฉenne รฉtait encore bien fragile (absence de sรฉcuritรฉ sociale commune, d’homogรฉnรฉisation des droits des citoyens, de police et d’armรฉe communes, etc.)

Logiquement, on a vu รฉmerger spontanรฉment des mouvements de repli identitaire nationaliste, autonomiste ou rรฉgionaliste, expression d’un besoin primaire de protection, de sรฉcuritรฉ. Les citoyens, les entreprises et les pays ont ainsi รฉtรฉ brusquement plongรฉs dans un bain de compรฉtition, ce qui a crรฉรฉ un sentiment gรฉnรฉralisรฉ d’insรฉcuritรฉ extrรชmement toxique !

Ces membranes nationales ou rรฉgionales sont les premiรจres ร  รชtre brandies, dans la prรฉcipitation, probablement parce qu’elles sont les seules que nous connaissions (pour en crรฉer de nouvelles, il faudrait les construire ensemble). 

Tant que d’autres membranes de sรฉcuritรฉ (dont les qualitรฉs sont ร  dรฉfinir entre tous les membres) n’auront pas รฉtรฉ recrรฉรฉes, chacun tentera de retrouver un semblant de sรฉcuritรฉ oรน bon lui semble, ร  la hรขte.

La force de cohรฉsion d’un groupe est liรฉe ร  la qualitรฉ de sa membrane. Grรขce au sentiment de sรฉcuritรฉ que celle-ci procure, on peut commencer ร  s’y sentir bien, assouplir sa « carapace » (sa membrane individuelle), c’est-ร -dire s’ouvrir aux autres, aller vers eux, et tisser des liens !

Le sentiment d’รฉgalitรฉ

Voilร  un paramรจtre qu’il est sage de ne pas ignorer ! 

Le sentiment d’รฉgalitรฉ peut servir ร  souder un collectif, et son absence peut facilement et rapidement dรฉtruire la cohรฉsion d’un groupe. 

Plus prรฉcisรฉment, un sentiment d’inรฉgalitรฉ dรฉclenche des รฉmotions antisociales trรจs puissantes, qui rรฉduisent ร  nรฉant les possibilitรฉs d’ouverture radicale et mutuelle entre individus, et donc d’entraide.

Au niveau รฉconomique, par exemple, les รฉpidรฉmiologistes Richard Wilkinson et Kate Pickett ont clairement montrรฉ (en observant de nombreux indices provenant des chiffres de l’ONU) que la santรฉ d’une population ne s’amรฉliorait pas avec la richesse globale du pays (l’augmentation du PIB), mais plutรดt avec la rรฉduction des inรฉgalitรฉs entre les revenus Autrement dit, les inรฉgalitรฉs sont corrosives pour la cohรฉsion sociale.

Les plus grands รฉconomistes, de Thomas Piketty (Le Capital au XXIe siรจcle) ร  Joseph Stiglitz (Le Prix de l’inรฉgalitรฉ), en passant par Anthony Atkinson (Inรฉgalitรฉs) ou Amartya Sen (L’Idรฉe de justice), dรฉnoncent leurs effets dรฉlรฉtรจres sur les sociรฉtรฉs et les systรจmes dรฉmocratiques.

Ainsi, les preuves sont nombreuses de leurs rรฉpercussions nรฉfastes sur les comportements d’entraide.

Une รฉquipe de chercheurs en psychologie de l’universitรฉ de Berkeley et de l’universitรฉ de Toronto a montrรฉ que des sujets de classes sociales infรฉrieures (c’est-ร -dire ร  faibles revenus) sont plus enclins ร  la gรฉnรฉrositรฉ, soutiennent plus d’actions de charitรฉ, font plus confiance ร  un รฉtranger et ont plus tendance ร  aider une personne en dรฉtresse que les sujets de classes supรฉrieures... y compris si pour cela ils doivent donner de leur propre poche !

Ils se sentent plus concernรฉs par le bien-รชtre des autres, ce qui a pour effet de favoriser la confiance et l’entraide, des valeurs qu’ils considรจrent comme des atouts indispensables pour les temps difficiles ร  venir.

Les comportements immoraux et antisociaux des classes supรฉrieures n’apparaissent de maniรจre significative que lorsque les niveaux d’inรฉgalitรฉ sont trรจs รฉlevรฉs
Les comportements immoraux et antisociaux des classes supรฉrieures n’apparaissent de maniรจre significative que lorsque les niveaux d’inรฉgalitรฉ sont trรจs รฉlevรฉs. 

Dans ce cas, et lorsque les inรฉgalitรฉs deviennent visibles pour tous (comme c’est le cas dans les sociรฉtรฉs modernes), le fossรฉ entre les classes devient toxique. 

Il mine les sentiments de confiance et d’รฉquitรฉ, ainsi que la membrane du groupe. Pire : plus il y a d’รฉcarts entre classes, plus les individus aisรฉs ont tendance ร  se refermer sur eux-mรชmes, et plus les classes aisรฉes s’isolent (s'รฉcartent) des classes infรฉrieures (et, malheureusement, plus elles accaparent le pouvoir). 

Un dรฉsinvestissement gรฉnรฉral et une baisse du niveau global de richesse du groupe. ร€ grande รฉchelle, cette spirale infernale des inรฉgalitรฉs devient un facteur aggravant de l’effondrement d’une civilisation.

Au contraire, lorsqu’un groupe est caractรฉrisรฉ par un faible niveau d’inรฉgalitรฉ (les petits groupes de chasseurs-cueilleurs, par exemple ), les plus riches coopรจrent volontiers pour le bien du groupe, ce qui augmente globalement le niveau de vie de tous, y compris des moins riches. 

Dans ce cas, la visibilitรฉ des niveaux d’inรฉgalitรฉ favorise la confiance et l’รฉquitรฉ. 

Au cours de leur longue histoire, les humains ont รฉtรฉ habituรฉs ร  vivre dans des petits groupes oรน la visibilitรฉ des statuts sociaux รฉtait importante (pour faire fonctionner le mรฉcanisme de rรฉputation), car cela augmentait le niveau de confiance et de cohรฉsion entre les individus. 

Mais, dans les trรจs grands groupes, oรน les niveaux d’inรฉgalitรฉ peuvent exploser, l’effet devient paradoxal et contre-productif. 

Le dรฉsir d’รฉgalitรฉ n’est donc pas un simple dรฉtail, ni mรชme un vernis idรฉologique un peu terni que l’on tenterait de rรฉhabiliter. 

C’est rรฉellement un trait constitutif de notre humanitรฉ, l’un des fondements de notre vie en sociรฉtรฉ.

Mais d’oรน vient donc ce besoin si intense ?

Lors d’un jeu รฉconomique, si l’on demande ร  des personnes de se rรฉpartir des biens ou de l’argent spontanรฉment, elles le feront de maniรจre assez รฉgalitaire, mรชme entre inconnus ou lorsqu’il n’y a pas de possibilitรฉ de rรฉciprocitรฉ.

Beaucoup de joueurs sont mรชme prรชts ร  payer de leur poche pour redistribuer les avoirs de maniรจre plus juste au sein du groupe (en retirer ร  ceux qui en ont le plus et en donner ร  ceux qui en ont le moins). 

Quelle est la motivation profonde de ces « justiciers » ? 

Un dรฉsir de punition ? 

Un dรฉsir de voir prospรฉrer l’entraide dans le groupe ? 

Un simple dรฉsir d’รฉgalitรฉ ? 

En 2007, une รฉquipe de chercheurs coordonnรฉe par Christopher Dawes, de l’universitรฉ de Californie (ร‰tats-Unis), a rรฉpondu ร  cette question, montrant qu’il s’agissait vraiment d’un besoin d’รฉgalitรฉ (et non pas de favoriser l’entraide.)

Plus finement, ils ont mรชme rรฉvรฉlรฉ que les « corrections » que les joueurs s’infligeaient รฉtaient proportionnelles aux niveaux d’inรฉgalitรฉ : plus un joueur avait รฉtรฉ favorisรฉ lors d’une distribution inรฉgale, plus les autres joueurs avaient tendance ร  lui retirer des gains. 

Les chercheurs ont ensuite demandรฉ aux participants d’รฉvaluer leur sentiment (plus ou moins embรชtรฉ, plus ou moins en colรจre...) envers ceux qui gagnaient plus. 

Ces รฉmotions nรฉgatives รฉtaient proportionnelles aux niveaux d’inรฉgalitรฉ, et ceux qui les exprimaient le plus vivement รฉtaient ceux qui payaient le plus de leur poche pour rรฉduire les inรฉgalitรฉs (punition altruiste !)

Lorsque des participants se rรฉpartissent de l’argent de maniรจre รฉgalitaire, l’imagerie par rรฉsonance magnรฉtique dรฉvoile une activation des aires de la satisfaction et de la rรฉcompense aussi bien entre deux joueurs que dans un groupe, les mรชmes circuits neuronaux qui provoquent le sentiment de satisfaction ร  voir un tricheur se faire punir. 

Inversement, une situation inรฉgalitaire provoque une activation des aires impliquรฉes dans le dรฉgoรปt (cortex insulaire antรฉrieur), la mรชme qui s’active ร  la vue d’un comportement de tricherie ou d’รฉgoรฏsme !

Colรจre, indignation, dรฉgoรปt : des รฉmotions fortes tournent autour de ce dรฉsir d’รฉgalitรฉ. 

Mais ne s’agit-il pas plutรดt d’un dรฉsir de justice ? 

Car, finalement, qu’est-ce que l’รฉgalitรฉ ? 

Imaginez la situation : au moment d’une pause repas, donneriez-vous autant de nourriture ร  un grand bรปcheron qu’ร  un enfant de 4 ans ? 

Est-ce si juste de partager de maniรจre รฉgalitaire ? 

Et comment partageriez-vous cette mรชme nourriture entre un bรปcheron qui travaille comme un fou et un autre qui se la coule douce ?

L’origine de ces besoins d’รฉgalitรฉ et d’รฉquitรฉ remonte trรจs loin. Dรจs 3 ans et demi, les enfants peuvent distribuer des ressources de maniรจre รฉgalitaire lorsque cela concerne des tierces personnes des ressources avec un adulte qui en fait la demande; dรจs 2 ans, ils peuvent partager; dรจs 15 mois, ils peuvent dรฉjร  รชtre sensibles ร  une situation d’รฉgalitรฉ entre deux personnes et offrir leur jouet prรฉfรฉrรฉ ร  des adultes qu’ils ne connaissent pas comportements d’entraide sont l’expression du dรฉveloppement et des prรฉoccupations d’รฉgalitรฉ !

Vers 3-4 ans, les enfants ont tendance ร  rรฉduire les situations d’inรฉgalitรฉ qui les dรฉsavantagent. « Les enfants de 3 ans utilisent le langage de l’รฉquitรฉ, mais principalement ร  leur propre avantage, c’est-ร -dire pour favoriser leur รฉgoรฏsme », explique l’รฉconomiste Ernst Fehr, coauteur d’une รฉtude parue en 2008 dans la revue Nature. 

Puis, vers 7-8 ans, l’aversion envers l’inรฉgalitรฉ passe un autre cap : ils se mettent ร  rรฉduire aussi les inรฉgalitรฉs qui leur profitent. « Ce n’est pas simplement de la gรฉnรฉrositรฉ, il s’agit bel et bien d’รฉgalitarisme, explique le chercheur. Si l’autre enfant a moins, je veux bien lui donner, mais je ne veux pas non plus qu’il ait plus que moi. » ร€ cet รขge, il s’agit encore de recherche d’รฉgalitรฉ. Ce n’est qu’ร  l’adolescence que l’on commence ร  affiner ses jugements et ร  parler d’รฉquitรฉ !

Ces comportements « รฉgalitaristes » sont aussi observรฉs chez les primates. En 2003, les primatologues Sarah Brosnan et Frans de Waal ont montrรฉ que les capucins bruns (Cebus apella) s’indignaient et boycottaient l’expรฉrience s’ils voyaient leur congรฉnรจre obtenir une meilleure rรฉcompense pour le mรชme effort, ou pire (grosse colรจre !) si celui-ci recevait une rรฉcompense sans rien faire du tout.

Ces รฉmotions sont courantes chez les espรจces de primates dites « tolรฉrantes » (qui partagent leur nourriture et coopรจrent beaucoup, comme les capucins et les bonobos), mais pas chez les espรจces organisรฉes en hiรฉrarchies despotiques (comme dรฉcouvertes, ajoutรฉes ร  celles rรฉalisรฉes dans de nombreuses autres cultures humaines d’une origine รฉvolutive de ce dรฉsir trรจs puissant d’รฉgalitรฉ !

Le sentiment de confiance

La confiance se construit par l’expรฉrience. Lorsqu’on rencontre un รฉtranger, ou lorsqu’on arrive dans un groupe d’inconnus, on reste d’abord prudent, on garde ses distances, on observe, on s’observe. 

 

La confiance se construit par l’expรฉrience. Lorsqu’on rencontre un รฉtranger, ou lorsqu’on arrive dans un groupe d’inconnus, on reste d’abord prudent, on garde ses distances, on observe, on s’observe.

Pour se rapprocher, il faut des signes de confiance, des gages de bonne volontรฉ. 

Le spรฉcialiste de la communication Franck Martin รฉnumรจre 16 attitudes qui permettent de crรฉer d’authentiques relations de confiance : 

  • faire confiance a priori, 
  • faire preuve de respect, 
  • de bienveillance, 
  • d’honnรชtetรฉ
  • d’intรฉgritรฉ, 
  • de compassion, 
  • d’humilitรฉ, 
  • d’ouverture, 
  • de gรฉnรฉrositรฉ (le don), 
  • de patience, 
  • de gratitude, 
  • d’optimisme, 
  • de dรฉtermination, 
  • d’humour, 
  • et surtout d’authenticitรฉ

Enfin, deux derniรจres conditions peuvent รชtre importantes : 

  • le fait de bien communiquer (parler, se faire comprendre, informer, etc.) 
  • et celui de bien dรฉfinir et faire respecter un cadre de sรฉcuritรฉ (des rรจgles explicites que l’on se donne).

La confiance qui s’installe est paradoxalement ร  la fois puissante et fragile, nรฉcessaire et fuyante, dรฉsirรฉe et
capricieuse. 

Elle est capable de dรฉplacer des montagnes, mais peut disparaรฎtre en un clin d’ล“il. 

Entre deux personnes, ce « partage d’รขme » (Marcel Mauss) peut prendre racine sur un intรฉrรชt commun (je lui fais confiance, car il a tout intรฉrรชt ร  me garder comme ami, il a aussi besoin de moi) ou sur un amour vรฉritable et inconditionnel.

Entre plusieurs personnes, lors de la crรฉation d’un syndic d’immeuble, d’une association de quartier, d’une ferme autogรฉrรฉe, d’une start-up ou d’un cercle d’entraide d’alcooliques anonymes, la prioritรฉ est de crรฉer un « cadre de sรฉcuritรฉ ».

Pour cela, il faut que chaque personne (participant) puisse participer ร  l’รฉlaboration de rรจgles, bien les dรฉfinir, les comprendre, les expliciter et les respecter. **

** par moment, le terme Intelligence Collective me dรฉrange, en gรฉnรฉral, il y a un ou plusieurs facilitateurs (parfois prรฉdominant qui domine, certains facilitateurs ou facilitatrices ont un ego (รฉgocentrisme) de petit chef.) C'est du vรฉcu, les rรจgles en outre d'empathie, de bienveillance, de rรฉserve, de conduite par exemples lors d'un sรฉminaire sont dรฉjร  suggรฉrรฉes par l'organisateur dominant (qui impose ses propres rรจgles voire de les valider). Dans un groupe de personnes quelle que soit sa diversitรฉ, il y aura toujours un ou plusieurs dominants, ce qui souvent trouble les autres participants parfois plus vulnรฉrables. Exemple, dans un de mes projets, alors que j'expliquais que mon Business Model Canvas, m'imposait de trouver ma cible (ici, des personnes que j'allais accompagner comme exemple) on m'avait appris que je ne pouvais pas aider tout le monde. L'รฉquipe inverse dominante et agressive avait une vision de mon projet รฉtait raciste ! Une autre jugeait mon projet en le critiquant, pourtant au dรฉbut du sรฉminaire formatif, on nous a demandรฉ d'รชtre bienveillant. Lorsque j'ai รฉtรฉ voir la facilitatrice, je ne vais pas aller par quatre chemins, elle m'a envoyรฉ chier ! Logiquement, les critiques doivent รชtre constructives, mais pour cela, il faut que ceux qui sont dans une forme d'adversitรฉ comprennent les points de vue de chacun, lorsque la critique est gratuite voire mรฉchante, elle est contre productive et le dรฉbat est impossible. C'est un dรฉbat complexe mais je veux par ces expรฉriences personnelles prouvรฉes que communier avec bienveillance dans cette sociรฉtรฉ actuelle et surtout lorsqu'on a une vision non linรฉaire, la discussion entre parties mรชme dans le cadre d'un jeu en intelligence collective est impossible. De plus, c'est ร  l'animateur aussi de vรฉrifier si l'imposition de son cadre et de ses rรจgles sont applicables et dans mon cas, รฉtablir et ouvrir un dรฉbat entre les parties qui se jugent justes parce qu'elles ne prennent pas le temps de comprendre la ou les visions partagรฉes afin d'รฉviter des perceptions erronรฉes...(visions de l'autre, jugements...) 

La confiance peut grandir ร  partir de ce solide cadre de sรฉcuritรฉ : une membrane sรปre et des rรจgles communes comprises et respectรฉes.

Les rรจgles permettent ร  l’action collective d’avoir lieu, ร  la fois en stabilisant la coopรฉration et en encadrant la compรฉtition et l’รฉgoรฏsme.  Sans rรจgles partagรฉes, une vรฉritable entraide gรฉnรฉralisรฉe entre les membres d’un groupe a peu de chances d’รฉmerger !

** Un autre point que je soulรจve, et il est prouvรฉ en outre dans le concept du Mastermind, qu'il est plus facile, de mettre autour d'une table un collectif qui a les mรชmes enjeux et idรฉes. Et j'ai pu constater le dรฉclin dans une autre formation dite collective. Lorsqu'il y a trop de projets diffรฉrents avec des personnalitรฉs dominantes (รฉgocentrรฉes) qui sont presque en concurrence รฉgoรฏste de voir rรฉussir leur propre projet individuel et non, de se centrer sur les enjeux du collectif ! De plus si les participants viennent de rรฉgions diffรฉrentes ou lointaines, le projet de collectif a tendance ร  capoter ! C'est un peu comme dans notre systรจme รฉducatif, il y a les premiers puis les derniers, ceux qui vont rรฉussir et s'assembler et ceux qui auraient la chance de rรฉussir mais que le collectif ne soutient pas pour diverses raisons. De plus, lors de participants รฉloignรฉs, au dรฉbut, il y a souvent des participations communes et collectives mais sur du court terme, l'รฉloignement autant des individus que des porteurs de projets font que le ou les groupes se disloquent trรจs trรจs vite.**

Mastermind une dรฉfinition :  Un Mastermind c’est une source d’encouragement, de stimulation et de feed-back constructif; Un Mastermind est un moyen pratique ร  travers lequel vous pouvez vous approprier et bรฉnรฉficier ร  fond de l’expรฉrience, de la formation, de l’รฉducation, de l’expertise et de l’intelligence de fond des autres comme si c’รฉtait la vรดtre. Un Mastermind est un lieu pour partager ses challenges et demander de l’aide de faรงon constructive, c’est-ร -dire orientรฉ solution. Une des grandes tendances est de crรฉer un Mastermind qui nous corresponde. C’est pourquoi aprรจs avoir identifiรฉ notre participant idรฉal il est important d’adopter son point de vue pour trouver une promesse qui rรฉsonne pour lui et dans laquelle il est prรชt ร  investir...

Il est vital pour un groupe de veiller ร  rappeler et cultiver (ร  adapter, si nรฉcessaire) les rรจgles afin que chacun puisse en รชtre « co-gardien ». L’objectif est que chacun sente suffisamment solides le cadre pour pouvoir se reposer dessus.

Lorsque chaque individu acquiert la certitude, par exemple, qu’on ne se moquera (le jugera) pas de lui, qu’on respectera ses opinions, qu’on ne le trahira pas ร  l’intรฉrieur de cette membrane ou qu’il ne subira pas de reprรฉsailles pour avoir montrรฉ son authenticitรฉ (mรชme sa vulnรฉrabilitรฉ), alors un puissant sentiment de confiance se fait jour et traverse le groupe. 

La contagion est d’autant plus rapide qu’une confiance envers le groupe dans son ensemble permet de ressentir instantanรฉment et spontanรฉment de la confiance envers chaque membre du groupe, y compris ceux que l’on ne connaรฎt pas encore. Simplement parce qu’ils appartiennent au groupe !

ร€ plus grande รฉchelle, la confiance est une construction institutionnelle, une croyance collective, un ciment psycho-social dont l’armature est entretenue par l’ensemble des normes et des institutions du groupe. 

  • La confiance et donc l’entraide se dรฉveloppent dans les sphรจres de la famille ou du clan.
  • Elle peut aussi naรฎtre entre deux inconnus. 

Le besoin de confiance se retrouve partout, du couple aux accords sur le climat, en passant par les entreprises ou les familles. 

La confiance est ce qui construit aussi une lรฉgitimitรฉ et garantit le succรจs politique ,รฉconomique et social d’une sociรฉtรฉ !? Couramment dรฉfinie comme la croyance ou l'attente sur les motifs bienveillants des autres lors d’une interaction sociale, elle est simplement essentielle pour l’initiation et le maintien des relations sociales !

Les mรฉcanismes que nous avons dรฉcrits au chapitre prรฉcรฉdent (don et contre-don, rรฉputation, normes et institutions) sont autant de garde-fous qui permettent d’augmenter les niveaux de confiance au sein de groupes toujours plus grands. 

Nous rappelons ici la prudence ร  observer envers les mรฉcanismes de punition, qui, bien qu’ils soient efficaces pour faire respecter les normes d’un groupe, et donc favoriser l’entraide, peuvent parfois รชtre contre-productifs lorsqu’il s’agit de crรฉer de la confiance. Il faut qu’ils soient mis en place collectivement et de maniรจre participative, et que les sanctions soient bien proportionnรฉes (c’est-ร -dire justes).

Nous l’avons tous senti un jour : 

  • ce qu’il y a d’agrรฉable lorsque la confiance s’installe, c’est le relรขchement qu’elle permet. 
  • Faire confiance ร  quelqu’un, ร  un groupe ou ร  une institution, autorise ร  relรขcher l’attention ou la vigilance ร  l’รฉgard des autres. 
  • On peut mettre la raison et le calcul au repos, et s’abandonner ร  autrui. 
  • On peut lรขcher le systรจme 2 et s’en remettre au 1. 
  • Nos choix reposent alors « sur une foi raisonnable dans la stabilitรฉ du monde : en gรฉnรฉral, les avions ne s’รฉcrasent pas, les mรฉdecins sont compรฉtents et les pieds de chaise sont solides. L’esprit peut rester confiant ! 

« La confiance, au fond, n’est rien d’autre qu’une suspension provisoire de l’esprit critique. » 

Une suspension qui permet aux automatismes coopรฉratifs et altruistes que nous sommes nombreux ร  avoir de s’exprimer pleinement. 

Cette situation prรฉsente deux avantages : 

elle permet d’une part d’รฉconomiser de l’รฉnergie, qui peut ainsi รชtre consacrรฉe ร  autre chose, et en particulier au groupe, au projet commun ou aux soins portรฉs aux autres, et d’autre part de s’ouvrir ร  l’autre, c’est-ร -dire non seulement de laisser s’exprimer notre authenticitรฉ, trรจs souvent
gรฉnรฉreuse, mais aussi de donner le champ libre ร  la spirale vertueuse de la rรฉciprocitรฉ, et, peut-รชtre, ร  l’amitiรฉ et ร  l’amour. 

Cette relation de confiance et de respect, comme le montre aussi le livre de Franck Martin, a pour consรฉquence de transformer positivement les gens, et, par un effet boule de neige, de faire avancer des rรฉalisations communes.

Cela est ร  mettre en parallรจle avec le syndrome d’รฉpuisement** gรฉnรฉralisรฉ dont souffrent les habitants de nos sociรฉtรฉs. (** burn-out)

Le burn-out est une sur-adaptation le plus souvent au travail-combien ’entre-vous ne sur-adaptent-ils elles pas dans un poste de travail parce que « pas le choi

Le climat de compรฉtition gรฉnรฉralisรฉe et de recherche permanente de compรฉtitivitรฉ entre entreprises, entre rรฉgions, entre pays et entre peuples gรฉnรจre un immense besoin d’apaisement, de protection et de sรฉcuritรฉ. 

Mis ร  part les subterfuges qui sont censรฉs nous consoler, comme les drogues ou la consommation matรฉrielle – et qui ne consolent pas –, nous n’avons plus vraiment de refuges oรน suspendre notre mรฉfiance, ร  tel point que se montrer vรฉritablement authentique sur son lieu de travail nous paraรฎt รชtre un acte rรฉvolutionnaire. 

Le rรฉconfort de la famille, du voisinage et de l’ร‰tat s’effrite, et, curieusement, l’un des bastions des sentiments de sรฉcuritรฉ et de confiance est devenu le couple : 

« un lieu qui devrait รชtre simple et essentiel de rรฉconfort et de consolation face ร  une sociรฉtรฉ trรจs dure parce que basรฉe sur une compรฉtition gรฉnรฉralisรฉe ».

Les รฉtudes scientifiques sur la confiance sont trรจs nombreuses et datent de plus d’un demi-siรจcle. Un seul livre ne suffirait pas ร  en faire la synthรจse. Signalons toutefois briรจvement quelques avancรฉes sur ses bases physiologiques en particulier le rรดle clรฉ d’une hormone du cerveau, l’ocytocine, mis en รฉvidence ces derniรจres annรฉes.

Le taux de cette hormone augmente lorsqu’on a des rapports intimes avec une personne, par exemple lorsqu’on s’embrasse ou qu’on reรงoit un massage.

Rรฉcemment, une รฉquipe de psychologues et d’รฉconomistes a organisรฉ des jeux รฉconomiques en ayant prรฉalablement pris soin, en double-aveugle, d’injecter un spray d’ocytocine dans les narines des participants. 

Le rรฉsultat est รฉtonnant, puisque les joueurs ayant reรงu l’hormone ont investi plus d’argent dans un jeu collectif impliquant de parfaits inconnus que les joueurs ayant reรงu le placebo.

Une autre sรฉrie d’expรฉriences a confirmรฉ ces rรฉsultats, avec le mรชme jeu รฉconomique, mais sans spray nasal, simplement en mesurant le taux naturel d’ocytocine dans le sang des participants et en montrant qu’il รฉtait corrรฉlรฉ aux niveaux de confiance que les joueurs se portaient.

Une dose d’ocytocine augmente รฉgalement le temps que l’on passe ร  observer la rรฉgion des yeux de la personne qui se trouve en face d’expressions subtiles, et amรฉliore la capacitรฉ ร  deviner les รฉtats รฉmotionnels des autres ร  partir.

Il semble que cette hormone inhibe les aires du cerveau impliquรฉes dans l’anxiรฉtรฉ causรฉe par la possibilitรฉ de non-rรฉciprocitรฉ de la personne en face !

Mais il y a deux bรฉmols ร  apporter. Le premier est que les รฉtudes suivantes ont eu du mal ร  retrouver des rรฉsultats aussi clairs, ce qui montre la complexitรฉ et la diversitรฉ des effets de l’ocytocine chez les humains !

Le second est que les chercheurs ont parallรจlement dรฉcouvert d’autres effets bien moins sympathiques de cette hormone exemple, elle peut augmenter les tendances ร  la violence conjugale chez les personnes dรฉjร  agressives. En l'รฉtat actuel des choses, pour Sue Carter, chercheuse en neurosciences ร  l’universitรฉ de l’Indiana (ร‰tats-Unis) et spรฉcialiste de l’ocytocine, « ce n’est pas une molรฉcule que les gens devraient s’auto administrer ou avec laquelle ils
devraient jouer !

La relation entre confiance et entraide a fait l’objet de nombreuses expรฉriences

Il a par exemple รฉtรฉ montrรฉ que des personnes dont l’aire du cerveau appelรฉe insula est endommagรฉe et qui manifestent des troubles de la personnalitรฉ se montrent incapables de maintenir un niveau d’entraide et de confiance, car ils ne perรงoivent plus les รฉtats intรฉrieurs des autres, n’arrivent plus ร  calibrer leur empathie, et surtout ne parviennent plus ร  รฉvaluer si leurs sentiments sont rรฉellement liรฉs aux autres

Pour couronner le tout, les relations d’entraide impliquant de la confiance ont tendance ร  amรฉliorer le sentiment de bien-รชtre (le bonheur et la satisfaction gรฉnรฉrale), ce qui en retour favorise l’augmentation des niveaux de confiance, et donc d’entraide !

Ainsi, les liens de confiance solides que l’on entretient au niveau local (couple, amis, famille, voisins, etc.) favorisent le bien-รชtre et la confiance en soi.
.

Ces spirales existent aussi en version vicieuse. 

La confiance s’รฉvanouit d’un coup, sans crier gare. Selon les รฉconomistes Yann Algan et Pierre Cahuc, depuis les annรฉes 1950, en France, le dysfonctionnement des institutions
et du modรจle social
(trop de centralisation, de hiรฉrarchie et de corporatismes) serait ร  l’origine d’une rรฉelle dรฉgradation du sentiment de confiance !

La France serait mรชme devenue un pays de dรฉfiance, par rapport notamment aux pays scandinaves, ce qui aurait des rรฉpercussions รฉconomiques considรฉrables et รฉroderait peu ร  peu la capacitรฉ des Franรงais ร  maintenir leur « membrane », c’est-ร -dire leur sentiment d’unitรฉ nationale ! (c'est pas mieux en Belgique !)

Des mesures plus prรฉcises de cette dรฉfiance sont riches d’enseignements. 

Alors que la confiance s’effondre vis-ร - vis des รฉlites, elle n’est pas du tout รฉbranlรฉe dans la sphรจre privรฉe : 

  • 95 % des Franรงais font confiance aux gens qu’ils connaissent personnellement, 
  • 94 % ร  leur famille, 
  • 74 % ร  leurs voisins, 
  • 68 % aux gens qui ont une opinion religieuse diffรฉrente, 
  • 63 % aux ressortissants d’autres nationalitรฉs. 

Pour finir de tordre le cou aux idรฉes reรงues, 

80 % des Franรงais se sentent « assez ou trรจs heureux ». 

Ils sont tout de mรชme 39 % ร  penser que « la plupart des gens cherchent ร  tirer profit de vous ». 

Cela montre d’une part que la situation est grave pour les รฉlites politiques et รฉconomiques, et d’autre part que notre sociรฉtรฉ est encore trรจs cohรฉsive et le potentiel d’entraide largement prรฉsent.

La naissance d’un super organisme

L’ouverture aux autres est toujours une prise de risque.

Mais, une fois que les sentiments de sรฉcuritรฉ, d’รฉgalitรฉ et de confiance ont permis d'รชtre surmonter, et que dans le groupe rรจgne une certaine cohรฉsion, alors les individus, relรขchรฉs et en confiance, ont ร  loisir de s’impliquer pleinement pour le bien du groupe, ce qui rรฉduit considรฉrablement les coรปts de transaction et d’organisation, et rend les collectifs bien plus efficaces. 

Les individus peuvent alors ressentir un puissant sentiment d’appartenance, ainsi qu’un attachement profond ร  l’intรฉrรชt collectif.

Cet intรฉrรชt est si fort qu’il peut transcender les intรฉrรชts individuels. C’est alors que le groupe รฉmerge en tant qu’entitรฉ, prend vie et devient super organisme.

Toutefois, ร  la diffรฉrence des colonies d’insectes sociaux ou des cellules d’un animal, ce phรฉnomรจne est toujours rรฉversible pour les groupes humains : les super organismes « culturels » peuvent se dissoudre aussi vite qu’ils se crรฉent !

Par exemples : un cadre qui se sent en fusion avec son entreprise pendant un sรฉminaire rentre chez lui le soir en tant qu’individu ; un supporter de foot ne sentira les frissons de la meute qu’en certaines occasions ; et une rรฉunion, si productive soit-elle, a une durรฉe limitรฉe... 

Pour les groupes humains, la membrane reste toujours souple et temporaire. C’est prรฉcisรฉment pour cette raison que l’on doit veiller rรฉguliรจrement ร  l’expliciter et la faire retravailler par l’ensemble du groupe.

Au fond, nous pourrions dire que les trois ingrรฉdients ร  l’origine de l’esprit d’un groupe (sรฉcuritรฉ, รฉgalitรฉ et confiance) ล“uvrent ร  rรฉduire les ego de chacun...

Faire รฉmerger un super organisme revient ร  provoquer un « lรขcher-prise » radical et gรฉnรฉralisรฉ de tous les ego d’un groupe et ร  les rassurer quant au fait qu’ils ont tout ร  gagner ร  s’ouvrir, c’est-ร -dire ร  se laisser transformer par les autres !

Cela dit, cette « fusion » n’est pas forcรฉment le destin ni l’objectif de chaque groupe. (** l’objectif de l'un, n'est pas forcรฉment celui des autres ou d'une partie du collectif !)

Elle est juste un outil dont le groupe peut se servir. Pour รชtre plus prรฉcis, nous pensons que, chez les humains, quelle que soit la cohรฉsion d’un groupe, l’individu devrait toujours rester autonome et responsable !(** je rajouterais "Authentique avec soi et les autres !)

VERS DES PRINCIPES UNIVERSELS ?

Les « fondamentaux », une mise en pratique

Il est fascinant de constater ร  quel point les pratiques ancestrales des peuples premiers respectaient ces besoins et favorisaient les trois sentiments dรฉcrits :

  • sรฉcuritรฉ, 
  • รฉgalitรฉ,
  • et confiance.

C’est en s’inspirant de ces pratiques qu’ont รฉtรฉ mis en รฉvidence des « fondamentaux » qui servent de guide pour organiser des rรฉunions dans n’importe quelles circonstances.

Ils nous รฉvitent de retomber systรฉmatiquement dans les รฉcueils frรฉquents tels que des interventions intempestives de « grandes gueules » interrompant les autres, ou les timides qui gardent le silence mais n’en pensent pas moins.

Ces principes soignent la membrane, et donc la sรฉcuritรฉ, l’รฉcoute de chacun, et donc l’รฉgalitรฉ (et l’รฉquitรฉ), et invitent assez facilement la confiance lร  oรน n’รฉmergeaient que trop souvent la peur et la mรฉfiance.

  • D’abord, se disposer en cercle. Le cercle est ร  la base de nombreuses cultures. C’est une forme millรฉnaire de rencontre qui favorise les conversations respectueuses. Symbole de l’รฉgalitรฉ :c’est un dispositif oรน chacun peut ร  la fois voir tous les membres du groupe et le groupe comme un tout.
  • Pratiquer le tour de parole (รฉventuellement avec un bรขton de parole). Non seulement cela oblige ceux qui ont du mal ร  prendre la parole ร  faire un effort pour s’exprimer, mais cela incite ceux qui ont le « sang chaud » ร  retourner plusieurs fois leurs arguments dans leur tรชte avant de les formuler. Souvent, pendant ce dรฉlai, ils se rendent compte que leur intervention ou que leurs idรฉes ont finalement รฉtรฉ exprimรฉes par quelqu’un d’autre. Le sentiment d’รฉquitรฉ qui en ressort est profitable au groupe.
  • Laisser la place au silence. Cela permet de laisser mรปrir sa pensรฉe et d’augmenter la qualitรฉ de ce que l’on aurait dit de faรงon trop spontanรฉe. On est souvent surpris de l’effet du silence. Certains groupes s’imposent une respiration profonde avant chaque prise de parole ! Ce dรฉlai permet ร  ce qui a รฉtรฉ dit prรฉcรฉdemment d’atterrir, et ร  ce qui va รชtre dit de subir une derniรจre maturation.
  • Placer la parole au centre. Lorsque quelqu’un parle, il doit s’adresser ร  l’ensemble du groupe en « plaรงant » sa parole au centre. Il est prรฉfรฉrable que les individus ne s’interpellent pas directement entre eux (รฉviter l’utilisation toxique du « tu »). Ainsi, non seulement le sentiment collectif se renforce, mais on รฉvite les dialogues intempestifs qui « prennent en otage » le groupe.
  • Faire en sorte que les opinions s’additionnent au lieu de se combattre. Crรฉer un climat de coopรฉration et รฉviter la compรฉtition permet de laisser s’exprimer la crรฉativitรฉ de chacun et de faire naรฎtre des idรฉes et solutions dont la crรฉativitรฉ et la qualitรฉ seront supรฉrieures ร  la somme des avis individuels. L’intelligence collective peut alors se dรฉployer, ce qui redonne confiance au groupe et renforce la membrane.
  • Faire respecter les rรจgles. Pour « sรฉcuriser » un groupe,
    il est indispensable d’รฉtablir des rรจgles de fonctionnement (ponctuelles ou durables), et de bien les respecter. Un animateur sera souvent nรฉcessaire, et sera explicitement nommรฉ « gardien » du cercle et des rรจgles. S’il ne fait pas bien son travail, et si des individus sentent que les rรจgles ne sont pas bien respectรฉes, la confiance peut s’รฉvanouir rapidement et la compรฉtition refaire son apparition ! 

Enlevez la membrane commune, et tout le monde rendosse sa carapace de protection !

Ces derniรจres annรฉes, une myriade de nouvelles techniques de gouvernance, dites : « collaboratives » ou « intelligence collective», ont fait leur apparition, aussi bien en entreprise qu’au sein du mouvement de la transition.

Elles permettent de plonger dans l’« inconscient » des groupes, c’est-ร -dire les forces internes qui les traversent, leur architecture invisible (non explicite), les non-dits et les รฉmotions.  Leur efficacitรฉ est remarquable, car, elles misent avant tout sur la coopรฉration et voient le groupe comme un organisme vivant !??

Les principes d’une bonne gouvernance

Peut-on gรฉnรฉraliser ces principes ? 

Imaginez un village oรน tous les paysans font paรฎtre leurs vaches sur un pรขturage commun. Pour augmenter ses gains personnels, chaque paysan a la possibilitรฉ d’acheter plus de vaches : c’est le comportement que prรฉdit la thรฉorie รฉconomique classique. 

Le problรจme est que le pรขturage ne peut supporter qu’un nombre limitรฉ de bรชtes. L’augmentation du nombre de vaches conduira inรฉvitablement ร  la surexploitation du pรขturage, et donc ร  la banqueroute de l’ensemble des paysans. 

Autrement dit, l’ensemble du groupe perd ร  cause de l’รฉgoรฏsme de chacun. C’est la fameuse « tragรฉdie des biens communs », dรฉcrite dans un cรฉlรจbre article du biologiste Garrett Hardin paru en 1968 dans la revue Science.

Cette mรฉtaphore venait en rรฉalitรฉ s’opposer au mythe – si rรฉpandu ร  l’รฉpoque – de la main invisible d’Adam Smith, qui stipulait au contraire que l’intรฉrรชt รฉgoรฏste de chacun favoriserait le bien commun. 

L’ironie de l’histoire est que l’idรฉe de Hardin a รฉtรฉ trรจs bien acceptรฉe par la communautรฉ scientifique (elle a mรชme fait รฉcole), et les deux solutions qu’il a proposรฉes pour รฉviter cette tragรฉdie sont devenues des recommandations systรฉmatiques dans le monde entier : 

il fallait soit privatiser le terrain en petites parcelles individuelles (chaque paysan gรจre sa parcelle comme il l’entend), soit nationaliser l’ensemble du pรขturage et le gรฉrer ร  l’aide d’une structure centralisรฉe. Seuls le marchรฉ et/ou l’ร‰tat รฉtaient en mesure de gouverner les ressources communes. C’รฉtait un imaginaire de guerre froide..

Hardin ajoutait mรชme que, si nous n’options pas pour l’une de ces deux solutions, nous « approuvions la destruction des biens communs » !??

Progressivement, certains rapports dans les annรฉes 80 ont commencรฉ ร  pointer l’inefficacitรฉ, voire l’incapacitรฉ, du marchรฉ et de l’ร‰tat ร  gouverner des biens communs naturels (eau, forรชt, etc.) 

ร€ l’รฉpoque, aucun thรฉoricien n’avait imaginรฉ que, dans le monde rรฉel, les paysans ne sont pas des รชtres rationnels et รฉgoรฏstes. Comme les autres humains, ils se parlent, s’organisent, s’entraident et s’inventent des rรจgles de gestion pour prรฉserver leur bien commun.

C’est en partant de cette nouvelle conception de la nature humaine (irrationnelle et prosociale) que la politologue Elinor Ostrom et ses collรจgues sont parvenus ร  รฉtudier et dรฉcrire de nombreux exemples de gouvernance de biens communs qui ne sombraient pas dans la tragรฉdie. 

Mieux : ces chercheurs ont mรชme montrรฉ que, lorsque certaines conditions sont rรฉunies, des groupes d’usagers sont parfaitement capables de s’auto organiser, de se fixer des rรจgles et de bien gรฉrer leurs ressources.

Mais quelles sont ces fameuses conditions ? 

Pourrait-on en faire des principes gรฉnรฉralisables ร  tous les collectifs ?

C’est la question centrale qui a animรฉ dรจs 1973 le Workshop in Political Theory and Policy Analysis ร  l’universitรฉ de l’Indiana (Bloomington, ร‰tats-Unis), un institut crรฉรฉ par Elinor et Vincent Ostrom et rรฉunissant des chercheurs du monde entier autour de ces fameuses conditions garantissant une gouvernance soutenable. 

Dans l’ouvrage La Gouvernance des biens communs, Elinor Ostrom propose un ensemble de huit principes fondamentaux issus de l’analyse de centaines de cas de gouvernance ร  travers le monde et caractรฉristiques des expรฉriences rรฉussies. 

Ces principes sont tout simplement gรฉniaux, car

  • 1) ils sont facilement comprรฉhensibles et mรฉmorisables, 
  • 2) ils permettent d’embrasser la complexitรฉ humaine,
  • 3) ils sont trรจs flexibles : ils s’adaptent ร  toutes les conditions locales. Ils sont le contraire d’un programme rigide « clรฉs en main ».

Les principes fondamentaux de la bonne gouvernance d’un bien commun :

  • Limites des usagers. ร‰tablir des limites claires entre les usagers lรฉgitimes et les non-usagers.
  • Limites de la ressource. ร‰tablir des limites claires de la ressource et des parts que chacun peut prรฉlever sans l’รฉpuiser.
  • Congruence avec les conditions locales. Les rรจgles d’usage et d’approvisionnement des ressources doivent รชtre adaptรฉes aux conditions รฉcologiques et sociales locales (en termes de temps, d’espace, de technologie, etc.).
  • Congruence entre usage et approvisionnement. Les bรฉnรฉfices obtenus par les usagers doivent รชtre proportionnels aux quantitรฉs de travail, de matรฉriel ou d’argent que le groupe investit pour l’approvisionnement de la ressource.
  • Imbrication. Pour des ressources plus grandes, les organisations doivent rester ร  petite รฉchelle et se coordonner en multiples niveaux imbriquรฉs.
  • Participation. Toutes les personnes concernรฉes par les rรจgles mises en place par le groupe peuvent participer ร  la modification de ces rรจgles.
  • Surveillance des usagers. Les surveillants qui sont mandatรฉs par les usagers doivent contrรดler les niveaux d’usage et d’approvisionnement des usagers.
  • Surveillance de la ressource. Les surveillants qui sont mandatรฉs par les usagers doivent surveiller et รฉvaluer les capacitรฉs de la ressource.
  • Sanctions graduelles. Les usagers qui violent des rรจgles se voient infliger par les autres usagers, par des mandatรฉs ou par les deux une sanction proportionnelle ร  la gravitรฉ de leur acte.
  • Mรฉcanismes de rรฉsolution des conflits. Les usagers doivent avoir accรจs rapidement et ร  bas prix ร  des mรฉcanismes de rรฉsolution de conflits.
  • Reconnaissance du droit d’exister. Les droits des usagers d’รฉlaborer leurs propres rรจgles et institutions doivent รชtre tolรฉrรฉs (ou au minimum ne doivent pas รชtre remis en cause) par des autoritรฉs extรฉrieures.

Cela fait maintenant vingt-quatre ans que ces principes sont testรฉs sur le terrain. Bien entendu, ils ont รฉtรฉ critiquรฉs, et parfois contredits, mais dans l’ensemble ils rรฉsistent bien au temps. 

Un article paru en 2010 analyse 91 รฉtudes effectuรฉes sur des biens communs aussi divers que les forรชts, les pรชcheries, les pรขturages ou l’irrigation. Rรฉsultat : les principes sont bel et bien corrรฉlรฉs avec le niveau de succรจs de la gestion des ressources. Mieux : ils s’adaptent ร  tous les types de ressources รฉtudiรฉes !

Ces huit principes sont communs ร  toutes ces expรฉriences. 

L’une des dรฉcouvertes les plus importantes d’Ostrom est le fait que les groupes possรจdent chacun leurs raisons et leurs maniรจres d’implรฉmenter ces principes (suivant leur culture), gรฉnรฉrant ainsi une diversitรฉ de normes et de conventions. 

Voilร  ce que nous disent ces principes universels : 

il peut y avoir mille raisons (intentions altruistes aussi bien qu’รฉgoรฏstes) et mille moyens (lois, normes culturelles, traditions, etc.) d’arriver au mรชme rรฉsultat : une entraide largement partagรฉe dans le groupe !

Sont-ils gรฉnรฉralisables ร  d’autres systรจmes que les biens communs naturels ? 

Dans un article paru en 2013, Elinor Ostrom, Michael Cox et l’รฉvolutionniste David S. Wilson rรฉpondent par l’affirmative : 

ils proposent de rendre ces principes universalisables aprรจs s’รชtre rendu compte qu’ils ressemblent รฉtrangement aux principes fondateurs de la biologie รฉvolutive, et en les appliquant avec succรจs ร  des situations aussi diverses que le voisinage (des voisins qui suivent ces principes arrivent facilement ร  des relations coopรฉratives et respectueuses) ou l'รฉducation (les structures รฉducatives qui ne suivent pas ces principes donnent de mauvais rรฉsultats.)

« Ces principes de design [conception] produisent un environnement social extrรชmement favorable ร  l’expression de la pro-socialitรฉ. » 

Pour David S. Wilson, « devenir une personne hautement prosociale nรฉcessite plus que des conseils et des encouragements. »

Cela nรฉcessite la crรฉation d’environnements sociaux qui font en sorte que la pro-socialitรฉ rรฉussisse dans un monde darwinien [soumis aux principes de la sรฉlection naturelle]. 

Mettez en place un tel environnement et les gens deviendront prosociaux sans qu’on leur demande !

Cette proposition assez osรฉe a l’avantage de la simplicitรฉ, c’est-ร -dire qu’elle nous donne la possibilitรฉ de la tester dans notre vie de tous les jours... 

Elle constitue aussi un appel du pied aux chercheurs enthousiasmรฉs par cette idรฉe. 

Affaire ร  suivre ?

L’entraide poussรฉe ร  l'extrรชme.

La dissolution du soi

Lorsque nous nous sentons en confiance dans un groupe, nous pouvons ouvrir notre « membrane de sรฉcuritรฉ » individuelle et nous sentir faire corps avec le super organisme qui se crรฉe : 

  • une famille, 
  • un club, 
  • un village, 
  • une entreprise,
  • une nation, 
  • une religion, etc

Mais jusqu’oรน pouvons-nous aller ?

Dans les tรฉmoignages des « justes » qui ont sauvรฉ la vie de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, il est souvent fait รฉtat de la satisfaction d’avoir simplement sauvรฉ des vies humaines, sans distinction de religion, de nationalitรฉ ou d’idรฉologie.

Ces hรฉros s’รฉtonnent d’ailleurs de recevoir des mรฉdailles pour cela, trente ans aprรจs !

Selon Kristen Monroe, qui a รฉtudiรฉ les raisons de leur altruisme, « le seul point commun qui se dรฉgage des multiples tรฉmoignages des sauveteurs est une vision du monde et des autres fondรฉe sur la conscience de l’interdรฉpendance de tous les รชtres et leur humanitรฉ commune ! »

Ainsi, certaines personnes ouvrent leur « membrane » ร  l’humanitรฉ tout entiรจre !

Et c’est en substance l’appel de Kropotkine ร  la fin de L’Entraide : « Un appel est fait ainsi ร  l’homme de se guider, non seulement par l’amour, qui est toujours personnel ou s’รฉtend tout au plus ร  la tribu, mais par la conscience de ne faire qu’un avec tous les รชtres humains ! »

ร€ bien y rรฉflรฉchir, s’ouvrir aux humains revient tout de mรชme ร  exclure les autres รชtres vivants !

Peut-on รฉtendre le principe d’empathie au monde vivant dans son ensemble ? 

Dans sa fable Dรฉfaite des maรฎtres et possesseurs, le
romancier Vincent Message s’amuse ร  inverser les rรดles : 

« l’espรจce humaine n’est plus dominante sur terre, elle est
rรฉduite au statut d’animal domestique par une autre espรจce qui a pris le dessus. Cette derniรจre nous utilise ร  diverses fins, et notamment nous chรฉrit parce que nous lui fournissons un peu de compagnie, et parce que nous lui servons de nourriture industrielle. Ainsi met-elle en place des filiรจres d’abattage d’adolescents qui n’ont rien ร  envier ร  ce que nous infligeons actuellement ร  certaines espรจces animales...
»
 

Pour l’auteur, « ce changement de rรดle permet, (je l’espรจre), de s’identifier ร  eux, de sortir du spรฉcisme, de cette idรฉologie invisible qui fait que nous ne considรฉrons pas leurs intรฉrรชts, car nous les estimons trop diffรฉrents de nous ou infรฉrieurs ร  nous ! »

Dans ce rรฉcit, le principe de rรฉciprocitรฉ (ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent) tourne ร  plein rรฉgime et met en relief un principe moral รฉtendu aux « autres qu’humains ». 

Qu’est-ce que cela fait de voir son habitat ravagรฉ quand on est un animal sauvage ?

D’รชtre enfermรฉ dans un appartement et de ne sortir que quand votre maรฎtre le veut quand on est un animal de compagnie ? 

Qu’est-ce que cela fait de vivre confinรฉ dans un รฉlevage industriel, restreint dans ses mouvements, coupรฉ de ses formes spontanรฉes de sociabilitรฉ, et de ne sortir des hangars que pour prendre la route de l’abattoir ?

Et l’รฉcrivain Milan Kundera d’ajouter : « La vraie bontรฉ de
l’homme ne peut se manifester en toute puretรฉ et en toute libertรฉ qu’ร  l’รฉgard de ceux qui ne reprรฉsentent aucune force. Le vรฉritable test moral de l’humanitรฉ (le plus radical, qui se situe ร  un niveau si profond qu’il รฉchappe ร  notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont ร  sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en dรฉcoulent ! »

Combien d’entre nous ont dรฉjร  ressenti une ouverture totale au monde, au Grand Tout ? 

C’est un sentiment extrรชmement jouissif de faire unitรฉ avec toute chose, un sentiment que les anglophones appellent la wholeness, et que Freud nommait le « sentiment ocรฉanique » 

Certains l’atteignent rapidement par les drogues, d’autres par des voies plus durables (sagesses, mรฉditations, extases mystiques, etc.). 

L’humain est capable de cette ouverture totale, mais dans quelles conditions ? 

Est-ce gรฉnรฉralisable ?

Pouvons-nous envisager une sociรฉtรฉ basรฉe sur de tels sentiments ? 

Quels seraient les risques et les รฉcueils ?

La question nous dรฉpasse, mais nous pouvons dรฉjร  constater que, dans certains cas, un altruisme poussรฉ ร  l’extrรชme peut nous jouer de mauvais tours et mener ร  des pathologies.

En effet, certaines personnes montrent des intentions – voire des comportements – altruistes mal ajustรฉes, beaucoup trop exagรฉrรฉes, inutiles, improductives ou mรชme auto destructrices. (**moi, j'exprimerais que cela peut รชtre dangereux parce addictif, beaucoup de personnes dans mon entourage mรฉditent pour รฉchapper (fuir) la rรฉalitรฉ de la vie et la dualitรฉ ' tรฉnรจbre et lumiรจre', ils ou elles se rรฉfugient dans le mystique, la mรฉditation ou autres concepts assimilรฉs juste pour ne plus observer par exemple que le monde n'est pas toujours aussi lumineux qu'on puisse le croire.)

Par exemple, le fait de se sentir toujours coupable du malheur des autres (oรน du monde) peut mener ร  la dรฉpression ou ร  des obsessions compulsives, ou favoriser le syndrome de stress post-traumatique. 

L’empathie, รฉgalement, peut piรฉger des personnes dans des relations de dรฉpendance trรจs nรฉfastes dites toxiques voire narcissiques (lire mon article : ๐—™๐—ฎ๐˜‚๐˜-๐—ถ๐—น ๐—ฒ̂๐˜๐—ฟ๐—ฒ ๐—ฏ๐—ถ๐—ฒ๐—ป๐˜ƒ๐—ฒ๐—ถ๐—น๐—น๐—ฎ๐—ป๐˜ ๐—ฒ๐˜ ๐—ฒ๐—บ๐—ฝ๐—ฎ๐˜๐—ต๐—ฒ ๐—ฎ๐˜ƒ๐—ฒ๐—ฐ ๐˜๐—ผ๐˜‚๐˜ ๐—น๐—ฒ ๐—บ๐—ผ๐—ป๐—ฑ๐—ฒ ๐—ฒ๐˜ ๐˜๐—ผ๐˜‚๐˜๐—ฒ๐˜€ ๐—ฐ๐—ต๐—ผ๐˜€๐—ฒ๐˜€ ? par Eddy Vonck )

Ce nouveau champ d’รฉtude en plein essor appelรฉ l’altruisme pathologique,  nous montre encore une fois nos limites. En prendre conscience et l’accepter est un pas de plus vers une culture de l’entraide.

L’extase collective

ร€ faibles doses, les principes fondamentaux que nous avons dรฉcrits plus haut constituent un ciment puissant des collectifs et amรฉliorent simplement la santรฉ d’une organisation minรฉe par la compรฉtition interne. 

Le collectif acquiert une vie propre, mais les individus restent souverains, libres et conscients. 

Cependant, il arrive que le basculement vers un super organisme soit si puissant qu’il efface les individualitรฉs de chacun. 

Le groupe prend alors le dessus sur les individus, pour le meilleur ou pour le pire...

ร€ travers une souffrance partagรฉe par les jeunes recrues et un traitement radicalement รฉgalitaire, on crรฉe un lien trรจs puissant d’entraide qui, selon l’historien et ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale William McNeill, est la principale raison pour laquelle des humains dรฉcident de courir vers le feu ennemi : ils ne laissent pas tomber leurs camarades, par fraternitรฉ. 

Sur le champ de bataille, pendant ces instants trรจs intenses de communion (par la souffrance et la proximitรฉ de la mort), les individualitรฉs s’รฉvanouissent au profit d’un « nous », dans une sorte de transe ou d’extase que de nombreux vรฉtรฉrans considรจrent comme les moments les plus forts de leur vie !

La tendance ร  l’entraide spontanรฉe est un trait commun ร  toutes les sociรฉtรฉs (ce que les anthropologues appellent un trait universel) 

Ce mรฉcanisme qui efface l’individualitรฉ fait penser aux comportements d’abeilles se sacrifiant pour le bien du
groupe.
 

C’est ce qui fait dire au psychologue Jonathan Haidt que les humains se comportent en effet ร  10 % – sous
certaines conditions – comme des « essaims d’abeilles » et ร  90 % comme des « singes ». 

Par cette mรฉtaphore, il veut signifier que nous sommes la plupart du temps des primates fonctionnant selon les mรฉcanismes sociaux « classiques » (ceux que nous avons dรฉcrits prรฉcรฉdemment), mais qu’il arrive que nous basculions dans un รฉtat oรน ces rรจgles n’ont plus cours, car les individualitรฉs s’effacent au profit d’un groupe ou de quelque chose qui les dรฉpasse totalement, quelque chose de sacrรฉ, comme une extase collective.

Dans son livre The Righteous Mind, Haidt se rรฉfรจre au grand sociologue ร‰mile Durkheim, qui distingue dรจs 1887 deux niveaux dans les collectifs. 

Prenant l’exemple des religions, Durkheim note que les individus sont mus par des sentiments et des croyances individuels, comme :

  • l’honneur, 
  • le respect, 
  • l’affection,
  • et la peur, 

qui les guident dans leur vie de tous les jours. C’est le premier niveau (le niveau « singe » selon Haidt).

Mais, parfois, remarque Durkheim, les individus sont liรฉs par des sentiments trรจs forts qui les rattachent ร  une entitรฉ sociale plus grande, ce que le sociologue appelle le second niveau (le niveau « abeille » selon Haidt).

Dans ces moments extraordinaires, oรน les hiรฉrarchies sont temporairement dissoutes, ils sont totalement pris dans un sentiment d’unitรฉ, comme faisant partie du grand tout.

Or, dit Durkheim, le seul fait de l’agglomรฉration agit comme un excitant exceptionnellement puissant. 

Une fois les individus assemblรฉs, il se dรฉgage de leur rapprochement une sorte d’รฉlectricitรฉ qui les transporte vite ร  un degrรฉ extraordinaire d’exaltation !

Parmi les dรฉclencheurs des extases qui font totalement disparaรฎtre l’ego et le soi, Haidt recense la profonde communion avec la nature sauvage (wilderness), l’usage chamanique de plantes et de champignons hallucinogรจnes comme le peyotl, l’ayahuasca ou les psilocybes, accentuรฉ par divers rituels, ou encore l’utilisation du tambour ou de danses avec masques et peintures...

On peut retrouver ces phรฉnomรจnes ร  petite รฉchelle, par exemple dans les chorales, les รฉvรฉnements sportifs ou les meetings (politiques.)

ร€ grande รฉchelle, cette capacitรฉ extraordinaire de fusion (et donc d’entraide) que possรจde l’รชtre humain, ce lien trรจs puissant qui fait naรฎtre des sentiments profonds « d’amour, de confiance et d’รฉquitรฉ, a certainement รฉtรฉ ร  l’origine des immenses rรฉalisations humaines...  et aussi d’immenses dรฉsastres !

Certaines religions ainsi que les grands rรฉgimes politiques autoritaires utilisent ces passions cohรฉsives ร  leur profit depuis des lustres. C’est le cas des expรฉriences fascistes : d’immenses foules en transe, une identitรฉ, un ennemi commun, un destin commun, une solidaritรฉ ร  la vie, ร  la mort.

Comme mentionnรฉ plus haut, la seule maniรจre d’รฉviter ces รฉcueils est de rester en alerte sur l’autonomie et la responsabilitรฉ individuelles (de ne pas y renoncer trop longtemps), de rester vigilant sur la raison d’รชtre du super organisme et d’รชtre conscient des dynamiques de groupes que nous formons (passer d’« abeille » ร  « singe », et inversement) et qui nous constituent afin de les apprivoiser et de ne plus les craindre.

Le passage ร  l’extase collective n’est pas un objectif ร  atteindre, et encore moins le destin de tous les groupes humains. 

Il s’agit juste d’une caractรฉristique dont nous sommes dotรฉs et dont il faut รชtre conscients. 

C’est un outil formidable, mais une arme ร  double tranchant.

La fermeture du groupe

Deux mรฉcanismes physiologiques de l’attachement social participent ร  la puissance de ces phรฉnomรจnes de « super-entraide » : 

l’ocytocine et les neurones miroirs.

Dans une expรฉrience de 2006, l’รฉquipe de Tania Singer (la spรฉcialiste des neurosciences qui a « รฉtudiรฉ » le cerveau de Matthieu Ricard) a observรฉ le cerveau de participants (masculins et fรฉminins) en interaction avec deux types de personnes : 

  • celles qui prenaient des dรฉcisions รฉquitables et faisaient facilement confiance, 
  • et d’autres qui prenaient des dรฉcisions inรฉquitables et qui se mรฉfiaient.

Administrer des chocs รฉlectriques douloureux aux participants provoquait une activation du « cerveau emphatique » des cobayes ร  la vue de la douleur des partenaires « sympathiques ». 

Mais l’activation รฉtait bien moindre lorsque la punition รฉtait destinรฉe aux « antipathiques » (avec en prime une activation des aires de la satisfaction). 

Curieusement, cet effet a รฉtรฉ trรจs significatif chez les sujets masculins et beaucoup moins prononcรฉ chez les sujets fรฉminins !

Plus gรฉnรฉralement, cela suggรจre que nous aurions tendance ร  ressentir des liens forts avec les personnes qui se conforment ร  notre matrice morale, et moins forts avec celles qui ne s’y conforment pas (quand nous ne ressentons pas mรชme de la rรฉpulsion).

On observe la mรชme tendance ร  la prรฉfรฉrence envers ses semblables avec l’ocytocine, cette fameuse hormone fascinante et controversรฉe.

Plusieurs expรฉriences coordonnรฉes par le psychologue Carsten de Dreu, de l’universitรฉ d’Amsterdam (Pays-Bas), montrent qu’une dose d’ocytocine biaise favorablement les dรฉcisions รฉconomiques au profit de personnes du mรชme groupe de jeu (un effet observรฉ aussi pour l’affinitรฉ ethnique ) avec une augmentation du sentiment de confiance et d’amour envers les membres de son propre groupe.

Toutefois, elle n’augmente pas la dรฉfiance ou la haine envers les autres, mais induit plutรดt une forme de protectionnisme (d’« agression dรฉfensive ») dans les situations oรน le groupe est menacรฉ et oรน les individus ressentent plus de peur.

On pourrait dรฉcrire ce sentiment comme une volontรฉ de blesser si telle est la meilleure maniรจre de protรฉger les siens. Cet effet dรฉfensif de l’ocytocine va mรชme jusqu’ร  faire en sorte que les sujets mentent plus volontiers et plus rapidement ร  des jeux รฉconomiques afin d’aider les membres de leur groupe !

L’ocytocine ne serait donc pas une hormone de l’amour universel, mais plutรดt une hormone de l’attachement envers ceux que l’on considรจre comme nos semblables. 

Cet effet physiologique a par ailleurs aussi รฉtรฉ observรฉ chez des rongeurs : des mรขles qui ne possรฉdaient plus de rรฉcepteurs ร  ocytocine dans leur cerveau n’arrivaient plus ร  savoir quelles femelles faisaient partie de leur clan. 

Si impressionnants que soient les effets de cette hormone, ils doivent pour l’instant รชtre interprรฉtรฉs avec prรฉcaution. 

Les effets sur les comportements sociaux humains sont trรจs subtils et complexes, tantรดt liants, tantรดt perturbateurs, selon l’รฉtat cognitif des individus et selon le bain culturel dans lequel ils sont plongรฉs. 

L’รฉquipe de David Rand a par exemple montrรฉ trรจs rรฉcemment que l’administration de cette hormone favorisait effectivement la « prรฉfรฉrence intra groupe » pour des sujets placรฉs en « mode intuitif » (systรจme 1), mais que l’effet รฉtait inversรฉ pour les sujets placรฉs en « mode rรฉflexif » (systรจme 2). 

petit rappel : (voire aussi Partie 1 :)

un mode de routine, spontanรฉ et รฉmotionnel, appelรฉ « systรจme 1 », et un mode de pensรฉe rationnelle qui demande des efforts, appelรฉ « systรจme 2 ».

Lorsque nous nous trouvons en situation d’apprentissage, de concentration, attentifs, le systรจme 2 tourne ร  plein rรฉgime, et nous devenons progressivement consciemment compรฉtents.

Les prochaines annรฉes seront riches d’enseignements ร  ce
sujet...

Notre capacitรฉ ร  reconnaรฎtre nos semblables et ร  discriminer ce qui nous est รฉtranger est une compรฉtence qui s’acquiert trรจs tรดt. 

Parmi les expรฉriences dรฉjร  mentionnรฉes de Kyley Hamlin et Karen Wynn sur la morale des bรฉbรฉs, l’une d’elles a mis en รฉvidence que des bรฉbรฉs de 9 mois (et plus encore ร  14 mois) avaient des รฉmotions positives envers des personnages qui partageaient les mรชmes goรปts qu’eux... et envers des personnages qui se comportaient mal avec ceux qui n’avaient pas les mรชmes goรปts qu’eux !

Des chercheurs suisses se sont rendu compte que la tendance au partage รฉquitable que montrent les jeunes enfants รฉtait bien plus marquรฉe lorsque les enfants faisaient partie du mรชme groupe.

Cinq ans plus tard, le mรชme รฉconomiste, Ernst Fehr, mais avec une autre รฉquipe, montrait que cet effet augmentait encore significativement durant la phase de socialisation ร  l’adolescence, et ce de deux maniรจres : 

  • la mรฉchancetรฉ envers les autres ร  partir de
    12-13 ans, 
  • et l’altruisme envers les siens ร  partir de 14-15 ans

Cela mรฉriterait รฉvidemment d’autres d’expรฉriences sur d’autres cultures, d’autres รขges, ainsi qu’une comparaison entre les genres.

La tendance ร  l’entraide prรฉfรฉrentielle entre personnes du mรชme groupe au dรฉtriment des รฉtrangers est un phรฉnomรจne courant que les chercheurs appellent l’« altruisme de paroisse » (parochial altruism.)

Son existence s’expliquerait par le cadre de compรฉtition qui sรฉvit entre groupes humains depuis des siรจcles, voire des millรฉnaires – c’est-ร -dire, pour en finir avec les euphรฉmismes, dans le cadre de l’histoire immรฉmoriale des guerres.

Ce pourrait รชtre un mรฉcanisme qui a des bases physiologiques et sรฉlectionnรฉ au fil des gรฉnรฉrations pour protรฉger la vie sociale des groupes (bandes, clans, tribus, etc.) dans des situations de menace extรฉrieure.

Les effets combinรฉs d’une entraide « sacrรฉe » (c’est-ร -dire qui nous dรฉpasse, ou extatique) et d’un altruisme de paroisse ressemblent furieusement aux mรฉcanismes qui soudent les communautรฉs religieuses les plus extrรชmes – oรน l’on devient totalement altruiste envers les membres de sa communautรฉ et impitoyable avec les autres. 

Plus pacifiquement, une รฉtude a montrรฉ aux ร‰tats-Unis que les 20 % de la population les moins croyants donnent en moyenne 1,5 % de leurs revenus ร  des ล“uvres caritatives diverses, alors que les 20 % qui frรฉquentent le plus des lieux de culte donnent en moyenne 7 %... ร  leurs propres organisations religieuses !

Le revers de la mรฉdaille de cette incroyable capacitรฉ des humains ร  รฉtablir des liens puissants est que, poussรฉe ร  son paroxysme, elle peut provoquer un aveuglement (extase et impossibilitรฉ de remise en cause) doublรฉ d’une « fermeture » du groupe, c’est-ร -dire une compรฉtition entre les groupes. 

Les membranes individuelles s’effacent au point que seul compte le super organisme, lequel voit sa membrane collective s’impermรฉabiliser et se rigidifier au dรฉtriment du reste du monde.

On voit ici se dessiner un principe gรฉnรฉral du vivant : 

une forte interdรฉpendance entre les niveaux d’organisation. 

Comme le note l’รฉvolutionniste David S. Wilson, de la mรชme maniรจre que « l’รฉgoรฏsme d’une personne peut รชtre nรฉfaste pour sa famille, l’altruisme envers sa famille peut devenir nรฉfaste pour son clan ou sa communautรฉ, un altruisme pour le clan ou la communautรฉ peut รชtre nรฉfaste pour la nation, et l’altruisme envers la nation peut รชtre nรฉfaste pour le village global ». 

Un moment tragique - Quand l'entraide s'effondre !

Nous avons vu que plusieurs facteurs participent ร  l’effondrement de l’entraide dans un groupe : 

  • une perte de confiance, 
  • un trop fort sentiment d’insรฉcuritรฉ, d’injustice ou d’inรฉgalitรฉ, une absence de systรจme coercitif, 
  • un excรจs, (de pouvoir par exemple)
  • un excรจs d’anonymat,
  • et surtout la prรฉsence de quelques comportements antisociaux ostentatoires.

Existe-t-il d’autres facteurs d’effondrement de l’entraide ?

Certains รฉvรฉnements ont le pouvoir d’aggraver tous ces facteurs en donnant des raisons aux gens de craindre que leur environnement social ne puisse pas perdurer. 

C’est le cas des grandes catastrophes (รฉvรฉnements climatiques extrรชmes, pรฉnurie de ressources, รฉpidรฉmies, guerres, etc.), et plus gรฉnรฉralement des รฉvรฉnements qui mettent en danger les groupes (employรฉs, citoyens, le monde, les peuples...)

« De faรงon alarmante, les sociรฉtรฉs peuvent basculer de la coopรฉration au conflit en raison d’un simple changement de croyances ! »

La problรฉmatique de l’effondrement de l’entraide se situe donc sur le terrain de l’imaginaire. Non pas parce que les menaces sont fictives, mais parce que l’entraide disparaรฎt lorsque les gens cessent de croire en leur futur, lorsqu’ils ne tiennent plus compte des avantages que pourraient leur apporter leurs comportements prosociaux. 

Ce qui apparaรฎt indispensable ร  la possibilitรฉ d’entraide, c’est donc « la croyance que nous avons sur les croyances des autres, et sur la maniรจre dont les comportements se traduisent socialement ».

Un enchaรฎnement de catastrophes/ de Crises / de Conflits peut donc avoir un effet cumulatif. 

De plus en plus d’individus basculent dans la mรฉfiance, et il arrive un moment (souvent imprรฉvisible) oรน un seuil est franchi. 

La mรฉfiance puis la dรฉfiance se gรฉnรฉralisent, selon le terreau culturel et idรฉologique, et les normes sociales s’รฉvanouissent du simple fait que les gens cessent d’y croire et d’y participer. 

L’ancien professeur d’รฉconomie de l’universitรฉ de Cambridge (Royaume-Uni) Partha Dasgupta rappelle que, ร  cause de ces dynamiques, « des gens qui se rรฉveillent amis ou voisins le matin peuvent se retrouver en guerre ร  midi ! ».

La clรฉ, ร  l’approche de catastrophes, se situe donc dans les histoires qu’on se raconte **ou qu'on vous raconte, les mythes et les rรฉcits, car ils nourrissent nos croyances. 

Il faut รชtre attentif aux indices (fausses rumeurs, propagande, fictions auto-rรฉalisatrices, etc.) qui annoncent de telles ruptures de confiance et d’imaginaire, car celles-ci sont en gรฉnรฉral beaucoup plus soudaines que les ruptures « physiques » comme les pรฉnuries, les catastrophes climatiques ou les migrations de masse.

Malheureusement, reconstruire la confiance, la rรฉciprocitรฉ, le bien commun, et plus globalement l’entraide, est beaucoup plus long que de les dรฉtruire. 

La raison en est simple : « La non-coopรฉration ne requiert pas autant de coordination que la coopรฉration. Ne pas coopรฉrer signifie gรฉnรฉralement se retirer. Pour coopรฉrer, les gens doivent non seulement se faire confiance mutuellement, mais ils doivent aussi se coordonner sur la base de normes sociales que tout le monde comprend ! »

Ce chapitre nous a montrรฉ que, pour dรฉvelopper une vraie culture de l’entraide, affinรฉe, profonde, partagรฉe et complexe, nous devons รชtre pleinement conscients de ses รฉcueils et de ses vulnรฉrabilitรฉs, tout comme de ses forces et de sa magie.

ร€ lire aussi :

Partie 1 Au siรจcle dernier, notre monde est devenu extrรชmement performant en matiรจre de mรฉcanismes de compรฉtition.

Partie 2 Les mรฉcanismes du groupe La tendance spontanรฉe des individus ร  l’entraide, si surprenante et solide soit-elle, ne suffit pas ร  expliquer toute la complexitรฉ de l’entraide humaine, et encore moins ร  faire sociรฉtรฉ !

Aperรงu du livre

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** les commentaires et remarques viennent de moi, ce ne sont que mes points de vue !

Le sujet est vaste, je vous invite si vous avez lu cet article, jusqu'au bout, de dรฉbattre et de commenter ci-dessous, merci !

Eddy Vonck

Rรฉdacteur bรฉnรฉvole de Psycho'Logiques

Eddy Vonck  Rรฉdacteur bรฉnรฉvole de Psycho'Logiques

 

 



 

 


 



 


 


 


 

 

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