𝐥𝐞𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞 Philosophique - « 𝐥’𝐞𝐧𝐭𝐫𝐚𝐢𝐝𝐞, 𝐥’𝐚𝐮𝐭𝐫𝐞 𝐥𝐨𝐢𝐬 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐣𝐮𝐧𝐠𝐥𝐞 » de Pablo Servigne et de Gauthier Chapelle partie 5 - L'Évolution de l'entraide humaine
𝐥𝐞𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞 Philosophique « 𝐥’𝐞𝐧𝐭𝐫𝐚𝐢𝐝𝐞, 𝐥’𝐚𝐮𝐭𝐫𝐞 𝐥𝐨𝐢𝐬 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐣𝐮𝐧𝐠𝐥𝐞 » 𝐝𝐞 𝐏𝐚𝐛𝐥𝐨 𝐒𝐞𝐫𝐯𝐢𝐠𝐧𝐞 et de Gauthier Chapelle partie 5
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Partie 5
Depuis la nuit des temps
Prenez les mécanismes d’entraide que nous avons décrits dans les chapitres précédents et appuyez sur « avance rapide ».
Faites défiler quelques années, puis un siècle, un millénaire, deux, trois, des millions d’années...
Qui aura survécu à tout cela ?
Quels mécanismes auront permis à certains humains de survivre (ou pas) ?
L’entraide humaine telle que nous la décrivons aujourd’hui, dans toute sa complexité, nous permettra-t-elle de maintenir notre existence sur terre ?
Revenons au mécanismes présent, puis rembobinons de quelques millions d’années. Quand sont apparus les premiers mécanismes d’entraide ? Quelles sont les forces qui les ont fait émerger ?
En somme, pourquoi l’entraide aujourd’hui ?
L'Évolution de l'entraide humaine
Voilà comment résumer l’attitude de la plupart d’entre nous :
« J’aide spontanément, mais je me réserve la possibilité de faire défaut après avoir pesé le pour et le contre. »
Cette posture semble être globalement la plus répandue au sein de l’espèce humaine, malgré l’éventail de variations culturelles (qui forgent le « système 1 »).
Pour comprendre comment ce schéma comportemental est apparu au cours de l’évolution, les chercheurs utilisent des modèles mathématiques et informatiques.
Grâce à ces derniers, ils créent par exemple des individus virtuels (des « agents ») qui évoluent dans un monde tout aussi virtuel. Ils les font ainsi traverser l’épreuve du « temps long » sur des centaines de générations et à très grande échelle. Avant de lancer le programme et d’observer leurs
interactions, ils leur donnent des traits de caractère bien particuliers – coopératifs ou compétitifs, avec ou sans réputation, avec ou sans possibilité de se déplacer, etc.
En 2015, David Rand et l’un de ses étudiants, Adam Bear, ont conçu un modèle évolutif assez perfectionné impliquant différents profils d’agents (des « égoïstes intuitifs », des « altruistes intuitifs », d’autres qui réfléchissaient, d’autres moins, etc.), ces derniers ne sachant pas s’ils joueraient un ou plusieurs tours avec les autres agents participants.
Du fait de l’incertitude de l’effet « réputation », les agents emploieraient plusieurs stratégies de jeu, et les chercheurs pourraient observer laquelle se maintiendrait avec le temps. Résultat ? L’une d’elles a pris le dessus sur les autres et s’est montrée la plus stable : l’attitude d’« entraide spontanée-à-ajuster-si- nécessaire », c’est-à-dire faire rapidement confiance au premier abord, mais rester vigilant sur le déroulement des événements.
Nous retrouvons la spontanéité de l’entraide humaine, couplée à la souplesse des systèmes 1 & 2 de Kahneman.
Selon eux, nous possédons deux modes cognitifs :
un mode de routine, spontané et émotionnel, appelé « système 1 », et un mode de pensée rationnelle qui demande des efforts, appelé « système 2 ».
Lorsque nous nous trouvons en situation d’apprentissage, de concentration, attentifs, le système 2 tourne à plein régime, et nous devenons progressivement consciemment compétents.
À force de répétition et d’habitude, le cerveau bascule en « système 1 » : tout s’automatise, devient plus relax, et nous devenons inconsciemment compétents.
Le système 1 est qualifié d’intuitif, d’« impressionniste » ou d’involontaire, et il est caractérisé par une rapidité de réaction, un état d’absence de vigilance, une absence d’effort. Dans ce mode, le sujet suppose que le monde se comportera comme prévu ; il croit les choses (ou les déduit) sans les avoir démontrées. Il fait des tas de suppositions que Kahneman appelle des « heuristiques » Enfin, ce mode ne peut pas être « déconnecté », contrairement au système 2, qui peut être mis en veille.
En effet, le système 2 est fatigant, car il oblige à une concentration totale. C’est une pensée logique, qui demande du temps, mais qui évite de tomber dans les conclusions hâtives et autres pièges de la vie. Elle oblige à se poser, et à ne faire qu’une chose à la fois.
Lorsque le monde ne tourne plus rond, que quelque chose ne fonctionne plus ou qu’une menace se présente, le système 2 se déclenche. La raison se met alors à chercher, calculer, contrôler, se méfier. Mais il convient de débrancher ce système régulièrement, sous peine d’épuisement.
Nous sommes tous évidemment enclins, par paresse, à « penser vite », c’est-à-dire à rester en pilote automatique (système 1). La vie est bien plus facile ainsi !
Ainsi, il est possible que ce « logiciel cognitif » ait permis à nos ancêtres de mieux s’adapter à leur environnement, en favorisant des groupes très sociaux dotés aussi d’une certaine souplesse leur permettant par exemple de détecter et d’éviter les comportements antisociaux.
Ce modèle évolutif semble appuyer la théorie de l’heuristique sociale. Toutefois, il ne nous renseigne pas sur les « forces » qui sont à l’œuvre, en particulier les mécanismes évolutifs qui ont permis de faire apparaître l’ultra socialité humaine.
S’associer pour survivre
Au XIXe siècle déjà, Darwin avait bien conscience que si sa théorie n’expliquait pas l’apparition de comportements véritablement altruistes chez de nombreuses espèces, elle s’écroulerait comme un château de cartes.
Il voyait par exemple le sacrifice des abeilles ouvrières stériles comme « une difficulté spéciale, qui au premier abord apparaît insurmontable, et en fait fatale pour [sa] théorie ».
Mais, quelques années plus tard, en 1871, il proposa une explication :
« Il ne fait aucun doute que les tribus qui possèdent de nombreux membres qui sont toujours prêts à aider les autres et à se sacrifier pour le bien commun, sortiraient victorieuses des autres tribus ; et cela serait de la sélection naturelle. »
Il avait pris du recul sur l’individu, et voyait maintenant les groupes dans leur ensemble. La clé était là :
l’altruisme et l’entraide procuraient de meilleures chances de survie aux groupes, et non aux individus eux-mêmes ! Mais il n’avait aucun moyen de prouver son intuition.
Aujourd’hui, c’est chose faite : les recherches ont amplement montré la validité de cette théorie, que l’on nomme la « sélection de groupe » ou « sélection multi-niveaux »
Chez les humains, cette dynamique de sélection de groupe est bien à l’œuvre, mais elle implique surtout des processus culturels.
On parle alors de « sélection de groupe culturelle ».
Elle se résume ainsi : les groupes humains (clans, tribus, communautés, religions, nations, etc.) se différencient par des traits biologiques, mais surtout par des habitudes culturelles ; ils sont parfois confrontés à une compétition avec d’autres groupes et/ou à un milieu hostile ; cette pression sélectionne les groupes les plus coopératifs !
Selon les modèles évolutionnaires, la compétition entre les groupes a joué un rôle majeur dans l’apparition et l’expansion des comportements prosociaux, créant ainsi la possibilité de constituer des groupes de taille immense entre parfaits inconnus.
La sélection de groupe culturelle expliquerait l’apparition de l’altruisme entre individus non apparentés d’un même groupe, mais aussi de modes d’organisation, comme le partage de nourriture, qui ont émergé de manière indépendante et à plusieurs reprises au cours de l’histoire humaine !
Assurément, Homo sapiens vit dans un monde imaginaire qu’il s’est lui-même créé.
Légendes, mythes, religions, idéologies, dieux : « c’est la fiction qui nous a permis d’imaginer des choses, mais aussi de le faire collectivement »,
explique l’historien Yuval Harari dans son livre Sapiens.
Ce qu’on appelle « culture » au sens large, cette « capacité de transmettre des informations non pas sur des hommes ou des lions, mais sur des choses qui n’existent pas », ce langage symbolique, c’est ce qui nous a permis de coopérer en très grands groupes avec une souplesse et une inventivité sans égales.
Ce sont les histoires et les mythes qui permettent de souder les groupes, de créer un récit commun, de soulever des foules, de produire des extases collectives (passer de l’état « singe » à l’état « abeille ») et d’étendre rapidement les mécanismes d’entraide à travers le temps (entre générations) et à travers l’espace (communication, livres, etc.).
Pour nous, le rythme de l’évolution culturelle est devenu beaucoup plus rapide que celui de l’évolution biologique.
De plus, la capacité à poser une intention commune, à adopter un langage commun, ainsi que d’autres capacités cognitives absentes chez les autres animaux (capacité d’abstraction et d’internalisation des normes, de mémoire, d’empathie, etc.), ont rendu les humains capables d’inventer des normes sociales et des institutions.
Dès lors, au sein de cette diversité culturelle, les groupes régulés par des normes sociales surpassent les groupes sans normes ou avec des normes antisociales.
Comme les humains ont tendance à internaliser les normes sociales héritées de leurs parents et de personnes influentes, on perçoit la puissance de cohésion et d’expansion de la socialité humaine.
Il suffit qu’une partie de la population d’un groupe se mette à respecter ces normes et à les renforcer (par des mécanismes de récompense, de punition et de réputation) pour généraliser et stabiliser l’entraide à des niveaux exceptionnellement élevés.
Une bande de primates immatures
Quelle serait l’origine du caractère exceptionnel de la socialité de notre espèce ?
Serait-ce l’apparition du langage ?
Probablement, mais pas seulement, car d’autres espèces possèdent un langage, et certains primates peuvent même communiquer avec des symboles signifiants.
Serait-ce l’augmentation de la capacité de mémorisation ?
Possible aussi, car elle permet de manier beaucoup de symboles et de faire varier les signifiants.
Mais ce n’est toujours pas suffisant. Une troisième possibilité (liée aux précédentes) est la capacité que nous avons de parler des autres et de leurs sentiments.
Ce trait marquerait le début d’une vie sociale intense, de la capacité de se coordonner, de forger des mécanismes de réputation et de confiance, et tout autre mécanisme de renforcement de la réciprocité.
L’une des origines de ces caractéristiques prosociales est sans aucun doute le fait que nous conservions des traits juvéniles à l’âge adulte, un phénomène appelé néoténie. Notre développement est très tardif, et nous avons besoin d’une très longue période de protection, de maturation et d’apprentissage après la naissance. Les nouveau-nés et les jeunes humains sont donc extrêmement vulnérables.
Quels seraient les avantages d’avoir des bébés incapables d’affronter le monde avant plusieurs années ?
D’abord, le fait d’accoucher de bébés de petite taille (on pense aux femmes...) et dont la tête pourrait se développer après la naissance. Ensuite, le fait d’avoir de longues périodes d’apprentissage (transmission culturelle) afin d’absorber la complexité des codes culturels et sociaux.
De plus, l’immaturité des bébés à la naissance a obligé nos ancêtres à développer des stratégies collectives pour leur fournir un cadre de sécurité et de confort (ainsi qu’à leurs mères, rendues vulnérables et co-dépendantes dans les mois qui précèdent et suivent la naissance).
Le rôle des parents (en particulier du père) a été primordial, mais aussi celui de la tribu – les grands-parents, à commencer par les grand-mères (aux côtés des oncles et tantes, des autres du clan, etc.) –, sans oublier l’exceptionnelle coopération entre les mâles du groupe !
Selon l’anthropologue et primatologue Sarah Blaffer Hrdy, qui a été la première à formuler cette hypothèse, cela aurait conduit les humains à des adaptations qui les ont rendus plus aptes à décoder les états mentaux d’autrui et à distinguer les individus susceptibles de les aider de ceux qui pouvaient leur nuire !
Cet environnement exceptionnellement coopératif constitue une nouvelle pression de sélection sur les nouveau-nés, qui doivent ainsi redoubler d’efforts pour capter l’attention de leurs nombreuses « mères ». Être élevé par plusieurs personnes crée un environnement social riche qui permet d’exprimer tout le potentiel génétique de ce « singe-tourné-vers-les-autres ».
Voilà qui explique la sensibilité si précoce des bébés à leur entourage (comparativement aux chimpanzés.)
L’originalité de ce mode super-coopératif de soin porté aux bébés a généré des enfants (par mutations et par épigénétique) davantage capables de comprendre l’état mental (et les intentions) des adultes qu’ils voyaient, de
leur faire comprendre leurs besoins et de déclencher une réaction de sollicitude.
Ce petit primate immature et fragile est devenu un véritable spécialiste de l’autre, ce qui a été le point de départ d’une socialité très fertile.
Ce qui fait l’espèce humaine n’est donc pas l’intelligence, mais la capacité de se représenter l’autre et d’y prêter attention et soin.
« L’empathie est la forme originelle, pré-linguistique, de lien interindividuel qui n’est entrée que secondairement sous l’influence du langage et de la culture. »
La conséquence de ce développement cérébral et de cette vulnérabilité a été l’interdépendance croissante envers les autres.
Selon l’« hypothèse d’interdépendance » développée par Michael Tomasello, les humains ont créé des manières de vivre dans lesquelles la collaboration avec les autres était nécessaire pour la survie et la procréation.
Cette situation d’interdépendance a inévitablement mené à l’altruisme, du fait que les individus voulaient naturellement aider les partenaires coopératifs desquels ils dépendaient pour, par exemple, l’approvisionnement en nourriture ».
Les capacités si prononcées de notre espèce à se partager les ressources de manière équitable trouveraient leurs racines dans la nécessité qu’avaient nos ancêtres de se redistribuer les vivres au sein d’un même clan après un effort collaboratif intense de chasse ou de récolte.
La récolte de nourriture, et plus précisément la coordination des tâches, fut le plus grand problème à résoudre.
Cela a nécessité la mise en place de stratégies complexes, donc de capacités de prévision, de communication, de coordination et de création d’objets techniques.
« La liste des activités qui requièrent l’entraide, bien avant
l’apparition de l’agriculture, inclut le soin aux enfants, la chasse et la cueillette, la défense contre les prédateurs, et la défense ou l’attaque contre les autres groupes humains. »
Ainsi, la forte dépendance des nouveau-nés vis-à-vis des parents et de la tribu a été l’une des conditions majeures de l’extraordinaire développement de l’entraide.
Voilà donc le paradoxe de l’évolution humaine : c’est notre extrême vulnérabilité à la naissance qui a fait la puissance de notre espèce.
L'Évolution de l'entraide entre semblables
Que se passe-t-il chez les autres espèces lorsqu’il n’y a pas (ou très peu) d’évolution culturelle ?
Dans les années 1990, William Muir, de l’université Purdue, dans l’Indiana (États-Unis), a réalisé deux expériences parallèles simulant deux modes de sélection et visant à améliorer la productivité des poules (mesurée en nombre d’œufs.)
Les poules ont été placées dans des cages de neuf individus.
D’un côté, Muir a sélectionné la poule la plus productive de chaque cage pour donner naissance à la génération suivante de poules (c’est la sélection individuelle). De l’autre, il a sélectionné les cages globalement les plus productives (c’est la sélection de groupe). La première méthode a sélectionné des poules fortes et productives qui se sont montrées de plus en plus agressives.
Au bout de six générations, les « super-poules » ne cessaient d’entrer en compétition et de se blesser, faisant chuter la production d’œufs. La seconde manière de faire a sélectionné des cages hétérogènes contenant des poules plus dociles et dont certaines étaient peu productives, mais, globalement, la productivité moyenne des cages a augmenté de 160 % en six générations. Dans ce cas, la sélection de groupe a mieux fonctionné que la sélection individuelle.
« L’union fait la force » : la puissance de la sélection de groupe
La sélection de groupe fonctionne aussi pour l’évolution biologique. Dernièrement, l’évolutionniste David S. Wilson et son étudiant Omar Eldakar ont réalisé une expérience de sélection de groupe avec des araignées d’eau (les gerris, ces grandes et fines punaises qui marchent sur l’eau).
Les mâles montrent des comportements d’agressivité très variables envers les femelles : certains sont « courtois » et s’accouplent uniquement lorsque la femelle s’approche, d’autres tentent de s’accoupler sans égards pour la disponibilité des femelles (on pourrait parler de « viol » en termes anthropomorphiques).
Les chercheurs ont sélectionné des groupes de six mâles et six femelles en faisant varier la proportion de mâles agressifs et de mâles « gentlemen ». Résultat : au sein d’un groupe, les individus agressifs, bien plus efficaces en termes de succès reproducteur, ont rapidement surpassé les gentlemen. « S’il n’existait que la sélection [individuelle] au sein des groupes, alors les gentlemen disparaîtraient rapidement. Cependant, les violeurs empêchent les femelles de bien se nourrir et par conséquent réduisent le nombre d’œufs pondus. Cet effet est si important que les femelles des groupes composés uniquement de gentlemen ont pondu deux fois plus d’œufs que les femelles des groupes composés uniquement de violeurs. »
À terme, donc, les groupes composés de gentlemen sont les plus productifs.
Cet exemple montre que, à l’intérieur d’un groupe, en favorisant les individus les plus « performants », la sélection naturelle tend à favoriser l’égoïsme, ce qui empêche l’émergence d’une cohésion sociale, voire, chez certaines espèces, d’une organisation.
L’agressivité ne paie qu’à court terme, et uniquement pour les individus qui la pratiquent. Cette sélection naturelle au niveau individuel doit donc être contrecarrée par une sélection naturelle entre les groupes.
Il s’agit tout simplement du principe qu’avaient décrit Darwin et Kropotkine : les groupes les plus coopératifs sont ceux qui survivent le mieux !
La sélection naturelle est donc un équilibre entre deux forces.
La première agit à l’intérieur d’un groupe et tend à favoriser les individus les plus aptes, ce qui équivaut souvent aux plus égoïstes ou aux plus agressifs.
Cette force provoque des conflits au sein des groupes : elle est qualifiée de « perturbatrice ».
La deuxième agit de l’extérieur des groupes et tend à favoriser les groupes constitués d’individus plus coopératifs, voire altruistes, car ils rendent le collectif globalement plus efficace !
Pour résumer, la sélection naturelle est composée de pressions de sélection qui agissent à plusieurs niveaux (les gènes, les individus, les groupes, etc.), parfois dans des directions contradictoires.
Cette théorie de la sélection naturelle appliquée simultanément à tous les niveaux est appelée la sélection multi-niveaux.
Elle sélectionne les gènes les plus aptes au sein d’un individu (mais aussi les individus globalement les plus aptes), les individus les plus aptes au sein d’un groupe (mais aussi les groupes globalement les plus aptes) et les groupes les plus aptes au sein d’un ensemble de groupes (mais aussi les ensembles globalement les plus aptes).
C’est cet équilibre dynamique entre toutes ces forces qui maintient la diversité des comportements du monde vivant.
Ainsi, nous pouvons être sûrs que ni les comportements antisociaux ni les comportements prosociaux ne disparaîtront
totalement de la surface de la Terre, car ils sont issus d’un équilibre qui permet à la vie de créer toujours plus de
nouveauté, de diversité, et donc d’adaptation au milieu.
La puissance du milieu hostile
Dans son livre L’Entraide, Kropotkine montre que les espèces s’entraident dans une « lutte pour l’existence » qu’il considère comme une lutte contre un milieu hostile et contre les prédateurs.
Les expériences lui donnent aujourd’hui raison.
Pdf du livre L'ENTRAIDE de Kropotkine
Lorsqu’une équipe d’évolutionnistes coordonnée par Stuart West, du département de zoologie de l’université d’Oxford (Royaume-Uni), a voulu savoir quel facteur influençait le plus l’apparition des formes sociales les plus poussées du monde vivant, les espèces eusociales (guêpes, abeilles, fourmis, termites, thrips, araignées, rats-taupes, etc.).
La conclusion a été que le facteur génétique (l’arbre phylogénétique) joue beaucoup moins que les conditions (difficiles) du milieu.
Chez les termites, qui représentent l’une des formes les plus complexes et les plus anciennes de socialité (plus de 300 millions d’années !), l’hypothèse la plus probable serait que la contrainte d’un environnement trop sec aurait rendu nécessaire la vie en groupes soudés et protégés par un nid souterrain.
Une autre expérience sur les bactéries a montré qu’elles coopéraient (en faisant un « biofilm » pour mieux survivre aux conditions difficiles) lorsque le milieu était perturbé (placé temporairement au froid), et cessaient de coopérer lorsqu’on laissait le milieu très stable ou au contraire lorsque les perturbations étaient trop importantes !
Dès lors, comment ne pas voir que, dans la série télévisée Game of Thrones, les intrigues politiques entre grandes familles (compétition entre les groupes) empêchent l’ensemble des humains de coopérer pour faire face à la double menace du changement climatique (« l’hiver arrive ») et de l’invasion de créatures venues du Nord (qui jouent le rôle du grand méchant loup) ?
Ces conditions extrêmement hostiles pourraient permettre d’unir les familles !
Mais cela implique de renoncer, même temporairement, à la préférence familiale (et probablement aussi à un bon scénario).
Tout l’enjeu de cette série se situe donc dans ce dilemme, cet équilibre entre compétition et coopération, ce jeu de niveaux de sélection entre les petits groupes (les familles) et les plus grands (l’espèce).
Les autres forces évolutives
Évolutionnistes et sociobiologistes n’en sont pas restés là.
Ils ont découvert d’autres voies évolutives susceptibles
d’avoir fait émerger la coopération au sein des espèces !
Parmi elles, il y a la fameuse sélection de parentèle (« La famille avant tout »), qui veut que l’altruisme et les actes coopératifs n’apparaissent qu’entre apparentés.
La raison en serait simple : puisque ces derniers ont des gènes en commun, un individu qui aide un membre de sa famille à survivre permet à une partie de ses propres gènes de se perpétuer.
Ce principe a été très bien étudié chez les animaux et les bactéries (avec des résultats dont l’interprétation est controversée, mais son influence n’a pas été démontrée chez l’espèce humaine.
Documentaire Arte sur le Sujet Démocraties animales (1/2) Le peuple gouverne
Documentaire Arte sur le sujet : Démocraties animales (2/2) Le chef consulte
Les relations de réciprocité sont également présentes dans le monde vivant.
La réciprocité directe (« À charge de revanche ») est le mécanisme évolutif qui fait apparaître une réciprocité entre deux individus qui se reconnaissent personnellement et se rendent des services mutuels.
Chez les animaux, ce mécanisme apparaît chez certaines espèces capables de mémorisation et de reconnaissance individuelle. 📌voire les documentaires pour mieux comprendre ce qui est partagé !
Chez les humains, les évolutionnistes ont montré grâce au jeu du prisonnier (issu de la théorie des jeux) qu’un certain type d’interactions sociales faisait émerger la coopération de manière spectaculaire et à long terme dans un groupe : la stratégie du « donnant-donnant ».
Elle se résume ainsi : je coopère au premier contact, et ensuite j’imite ce que tu fais (si tu coopères, alors je coopère ; sinon, j’arrête). Remarquez à quel point elle ressemble au double mécanisme de l’heuristique sociale !
Les modèles évolutionnaires montrent que le mécanisme de réputation, autrement appelé réciprocité indirecte (« La bonne réputation »), se révèle très robuste dans le temps et très efficace pour maintenir un climat prosocial au sein de notre espèce. ** il peut être aussi dangereux, la réputation n'est qu'une image de soi qui est jugée par autrui, et qui ne respectera pas toujours les diversités, il suffit d'être hors normes pour se faire exclure d'un groupe de gens y compris en famille; l'image ci-dessous reflète ma pensée !
Dans le monde animal, en revanche, il n’y a que peu de cas avérés (chez les singes, les rates et les poissons), probablement parce que cela nécessite des capacités cognitives bien particulières.
Enfin, les individus coopérateurs ont tendance à se regrouper entre eux, favorisant des « agrégats » ou des « réseaux » d’entraide très résistants à l’invasion de « tricheurs » ou de « profiteurs ». - ** Dans ma vision, ces mots peuvent être généralistes, qu'est-ce au fond un tricheur et un profiteur ? Cela peu être un vocabulaire déplacé non altruiste qui un peu comme certains politiques insultent un chômeur de "fainéant" où une personne âgée et pensionnée qui se plaint au président de ne percevoir que 500 euros de pension par mois, et lui de répondre sèchement « mais Madame, c'est que vous n'avez pas assez travaillée ! » Mais finalement, qu'est-ce qu'il sait lui, de la vie de cette femme âgée ?
De ce fait, les comportements coopératifs ont tendance à se répandre très rapidement dans la population.
Ce phénomène, appelé sélection spatiale (« Qui se ressemble s’assemble »), a été observé chez des microbes et semble également à l’œuvre chez les humains ?
La clé est de comprendre que ces forces (ajoutées à la sélection multi-niveaux et à l’influence du milieu) ne sont pas exclusives et peuvent interagir.
Pour David Rand et Martin Nowak, les chercheurs le plus en pointe dans le domaine en ce moment, « sélection de groupe, sélection spatiale et sélection de parentèle sont à considérer dans le contexte de leurs interactions avec la réciprocité directe et indirecte ».
Ils montrent par exemple que le mécanisme d’altruisme de paroisse (la préférence communautaire) semble avoir émergé au cours de l’évolution sous la pression de quatre facteurs :
- la sélection de groupe (la compétition entre les groupes),
- la sélection spatiale,
- la réciprocité directe
- et la réciprocité indirecte évolutives
L’évolution de l’entraide humaine constitue un domaine de recherche en pleine ébullition.
Chaque année, des dizaines d’études théoriques et expérimentales sont publiées.
Il faudra rester vigilant dans les mois qui viennent pour se maintenir au fait des dernières théories.
L'évolution de l'entraide entre espèces
Les relations mutuellement bénéfiques entre espèces différentes (les mutualismes) sont partout, mais elles n’ont pas encore fait l’objet de beaucoup d’études.
La grande nouveauté de ces dernières années a été l’apparition de nouvelles techniques de séquençage qui ont révélé l’immense rôle des bactéries et des virus dans le grand tissu des interactions vivantes.
Pourquoi anémones et escargots fusionnent-ils ?
Pourquoi les arbres du genre Acacia hébergent-ils et nourrissent- ils les fourmis qui les défendent contre les attaques d’herbivores ?
Comment naît le « contrat » entre une plante qui a besoin de déplacer son pollen et l’insecte qui a besoin d’un peu de nourriture ?
Pourquoi l’algue et le champignon qui composent les lichens sont-ils indissociables ?
Finalement, comment peut émerger une entraide entre des organismes qui ne partagent presque aucune proximité génétique et qui sont dépourvus de mécanismes cognitifs complexes comme la réputation ou l’empathie ?
Avoir besoin de l’autre...
Revenons à la base. La théorie de la sélection naturelle se résume schématiquement en deux étapes :
création de diversité, puis sélection.
La vie génère en permanence une incroyable diversité de formes et de processus (basée d’une part sur les erreurs et le chaos, d’autre part sur les rencontres et les fusions), qui sont ensuite sélectionnés en fonction de leur environnement.
Mais on a souvent tendance à oublier la première étape !
Il faut s’imaginer les écosystèmes comme d’inextricables fouillis d’organismes et d’interactions différentes sans cesse renouvelées.
Arrivez-vous à visualiser les millions d’interactions potentielles entre les milliers d’espèces d’un hectare de forêt tropicale ?
C’est une immense mosaïque de toutes les couleurs, un grand « tissu dynamique » qui donne le tournis.
Les relations entre espèces naissent de ce fouillis.
Mais, ici, il n’y a pas de « membrane de sécurité », de contrat,
de règles morales ou de normes sociales.
Il y a simplement des besoins : nutriments, eau, matériaux, énergie, informations, défense, sécurité, confort, chaleur, transport, etc.
Avant d’aller plus loin, il faut distinguer les organismes capables de fonctionner à l’énergie solaire des autres.
Les premiers sont appelés « autotrophes », car ils peuvent obtenir leur énergie directement du soleil. Ils sont verts : ce sont les cyanobactéries, les plantes et les algues.
Les autres (les « hétérotrophes ») n’ont pas d’accès direct à l’énergie solaire. Ce sont les bactéries (la plupart), les protozoaires (microbes à noyau), les champignons et les animaux. Ils doivent donc capturer l’énergie accumulée par d’autres êtres vivants, soit un autotrophe, soit un animal qui a mangé des autotrophes, soit un animal qui a mangé un animal qui a mangé....
Tous les hétérotrophes sont donc des parasites ou des prédateurs .
Lorsqu’ils se baladent, les hétérotrophes observent, prennent, chassent, cueillent, se servent, utilisent, mangent et goûtent les autres êtres vivants.
Seulement, voilà : les victimes de ces accaparements réagissent. Fuites, contre-attaques, poisons, épines, pinces, dards et autres appendices rendent la vie des hétérotrophes moins facile que prévu ! Toute interaction interspécifique (entre espèces) trouve son origine dans la recherche de la satisfaction de ces besoins, dans cette asymétrie fondamentale.
L’image que nous avons habituellement de la nature s’arrête là. C’est la fameuse « arène impitoyable », « rouge de dents et de griffes », où règne la « loi du plus fort ». Sauf qu’il reste l’autre moitié du tableau. Et quelle moitié !
... parfois de manière réciproque...
Quand les premiers champignons (hétérotrophes) sont entrés en contact avec des algues, ils ont vu des proies.
Mais la planète offre suffisamment de conditions pour que naisse la diversité :
certains champignons ont attrapé les algues sans les tuer. Ils ont simplement capté une partie des sucres qu’elles produisaient, en les gardant près d’eux, et les algues ont tiré du champignon un surplus de minéraux pour se développer, ainsi qu’une protection externe contre la dessication. Cet improbable couple n’aurait pas traversé les millions d’années sous la forme d’un lichen si cela ne lui avait pas procuré un fameux avantage en termes de survie et d’expansion.
Dans l’océan, certaines mini-méduses prédatrices d’algues ont fait la même chose. Elles les ont ingérées, mais les ont laissées vivantes au sein de leur organisme, ce qui leur a permis de trouver refuge et nourriture. Quant aux algues, qui captent l’énergie solaire, elles en ont fait profiter leur hôte... de manière permanente !
Ainsi sont nés les coraux, d’une association entre polypes (les mini-méduses coloniaires) et zooxanthelles (les algues unicellulaires).
Certains champignons dits « endophytes », c’est-à-dire qui vivent à l’intérieur des feuilles de plantes en y ponctionnant de la sève (comme l’ergot du seigle), se sont mis à secréter des substances anti-bactériennes, anti-virales, anti-fongiques ou insecticides, ce qui a rendu bien des services aux plantes hôtes.
Ces dernières ont trouvé un avantage à la présence de ces champignons parasites, et, en retour, la bonne santé des plantes a bénéficié aux champignons.
Les exemples de relations antagonistes « converties » en mutualisme sont aussi fréquentes chez les animaux.
Ainsi, le cassenoix moucheté est un oiseau qui récolte les graines de pin arolle et les enterre pour constituer des
réserves. Comme l’écureuil, il n’en déterre finalement que 80 % pour les donner à ses petits, laissant les autres bien
en place – 2 000 graines par an, tout de même ! –, prêtes à germer dans de bonnes conditions.
Les plantes se protègent des herbivores par des stratégies très diverses. L’une d’elles est la production d’odeurs repoussantes ou de substances toxiques. Mais ce qui est toxique pour une espèce peut se révéler être un délice pour une autre... par exemple pour de petits insectes inoffensifs qui, en se nourrissant, ont fort opportunément transporté le pollen de fleur en fleur.
Ce quiproquo fut le point de départ de l’incroyable variété de mutualismes autour de la pollinisation, feu d’artifice de couleurs, de formes et de parfums improbables attirant papillons, guêpes, mouches, chauves-souris, colibris et autres coléoptères.
Dans tous ces exemples, le prédateur renonce à une partie de ses gains pour entrer en relation.
Du point de vue du prédateur, la proie est certes capturée, mais elle est maintenue en vie, fournissant une petite rente bien plus durable qu’un gros festin. Du point de vue de la proie, il y a la possibilité de rester en vie et de profiter des avantages que fournit le prédateur (gîte et couvert confortable, minéraux, défense, etc.)
Parfois, après un chemin de « co-évolution » entre les deux associés, il devient difficile de savoir qui a domestiqué qui.
Le célèbre botaniste Michael Pollan a ainsi renversé la perspective habituelle en racontant comment le maïs et le blé ont su domestiquer l’espèce humaine à merveille. Grâce à nous, ils sont devenus les espèces végétales les plus présentes sur le globe.
Après l’étape de création de diversité vient celle de la sélection. La conservation au fil des millions d’années des relations de mutualisme (+/+) et de commensalisme (+/0) tient donc aussi au fait qu’elles procurent un avantage significatif aux associés (en termes de succès reproducteur).
La mécanique ressemble à une sorte de réciprocité involontaire où le fait de prendre soin de celui qui vous apporte quelque chose (proie, hôte, etc.) augmente simplement vos chances de voir vos besoins satisfaits par la suite.
En échange, vous prenez mieux soin de ce nouvel associé, qui vous le rendra bien, et ainsi de suite, ce qui crée une spirale vertueuse de réciprocité !
Cependant, rien n’est gagné d’avance !
Pour se maintenir dans le temps long de l’évolution, les relations de mutualisme ne doivent pas dégénérer au profit d’un des partenaires, qui aurait tendance à tirer la couverture à lui.
Le yucca, par exemple, une plante des régions chaudes et sèches, est pollinisé par un papillon de nuit qui en profite pour pondre ses œufs sur les boutons floraux. Mais trop de chenilles pourraient nuire à l’arbre. Ainsi, la relation se maintient en équilibre parce que le yucca supprime les boutons floraux trop chargés d’œufs.
C’est un mécanisme que les biologistes appellent la « sanction par l’hôte » et qui se retrouve aussi dans l’association entre légumineuses et bactéries Rhizobium : si celles-ci ne livrent plus assez d’azote, les plantes limiteront leurs exsudats sucrés au profit d’une autre souche plus généreuse !
Parfois encore, certains associés peuvent devenir gênants pour le business.
Les arbres du genre Acacia fournissent gîte et couvert aux fourmis du genre Pseudomyrmex en échange d’une protection rapprochée contre tout organisme qui tenterait d’en grignoter les feuilles. Le problème est que les fourmis ont tendance à chasser aussi les insectes pollinisateurs dont l’arbre a besoin !
Les chercheurs ont alors remarqué que les fleurs d’Acacia sécrétaient des parfums imitant les phéromones d’alarme des fourmis pour les en éloigner !
Ce phénomène, appelé « tolérance » au final relativement commun. Les mutualismes apparaissent donc surtout lorsque ces mécanismes de contrôle de l’agressivité d’un des associés sont faciles et peu onéreux à mettre en place.
Alors, l’avantage de l’association prend le dessus sur les inconvénients... et la sélection naturelle se charge du reste.
Au cours de l’évolution, des relations à trois ou à plusieurs espèces ont pu s’établir, souvent tumultueuses, mais maintenant toujours un équilibre entre « coûts » et « bénéfices » pour chaque associé.
Tantôt un troisième larron (un parasite) vient perturber un mutualisme en affaiblissant l’un des associés, et l’autre peut alors développer des mécanismes de protection pour favoriser son partenaire préféré.
Tantôt l’une des associées (une chenille) verse une drogue addictive dans le sucre qu’elle fournit à ses protecteurs (des fourmis) afin qu’elles n’aillent pas chercher leurs sucres ailleurs.
La créativité de ces mécanismes n’a pas de limites et donnera du travail aux biologistes pendant encore de longues années.
Parfois aussi, si l’équilibre n’est pas trouvé, c’est le divorce... et les partenaires retombent dans le parasitisme ou la prédation, quand ce n’est pas l’un d’eux qui disparaît !
Comme le mentionne Jean-Marie Pelt dans La Raison du plus faible, les arbousiers livrent une partie de leurs sucres aux chênes verts à travers les champignons des racines, jusqu’à ce que les chênes prennent le dessus et finissent par les éliminer.
Si l’histoire semble « dramatique » du point de vue des arbousiers, il faut la replacer dans le contexte de ce que sont les forêts, à savoir une mosaïque subtile de différents stades de maturité.
Les espèces pionnières (dont l’arbousier) préparent les conditions pour que les espèces secondaires s’installent, mais, ce faisant, elles font disparaître le milieu le plus adéquat pour elles, jusqu’au prochain incendie qui réinitialisera la séquence.
Du point de vue d’une forêt (super-super-organisme), ce roulement entre les différents stades est un bon moyen de gagner en souplesse et en adaptabilité.
... au point de ne plus pouvoir s’en passer !
Le temps long de l’évolution a permis l’apparition d’un continuum qui va des relations les plus antagonistes aux relations les plus mutualistes.
À l’extrême mutualiste de ce continuum, il est possible de passer un « point de non- retour », lorsque les partenaires deviennent accros l’un à l’autre et si interdépendants qu’ils ne peuvent plus vivre l’un sans l’autre. On bascule alors dans une relation symbiotique.
Le passage à la symbiose ne vaccine cependant pas les associés contre un retour à une relation antagoniste. Par exemple, au stade plantule – la première étape de leur vie –, les orchidées sont devenues totalement dépendantes de champignons racinaires !
Pour certaines espèces, cette co-dépendance a carrément tourné au parasitisme tout au long de leur existence, puisque le champignon était lui-même « branché » sur une autre plante, ce qui a permis à l’orchidée d’en profiter et de « renoncer » totalement à la photosynthèse ! Elle est ainsi devenue parasite de la plante, mais aussi de son champignon symbiotique !
Le cas le plus spectaculaire et emblématique de symbiose est
l’ingestion de l’autre (endosymbiose).
L’irréversibilité de la relation est alors totale. Les exemples les plus surprenants concernent les virus, longtemps considérés uniquement comme des agents pathogènes, alors que, une fois intégrés à l’organisme et « pacifiés », ils peuvent fournir de véritables services à leur hôte !
Parmi les endosymbioses remarquables, il y a celle des mitochondries et des chloroplastes, deux bactéries primordiales qui ont été intégrées au sein de cellules plus grandes.
Les premières sont responsables de la respiration chez toutes les cellules d’animaux, de plantes et de champignons.
Les secondes sont les usines à photosynthèse des plantes. De même, le destin des bactéries Buchnera est scellé à celui des pucerons, car elles sont hébergées dans certaines cellules de leur tube digestif pour leur permettre de digérer la sève des plantes. De plus, ces bactéries sont transmises de génération en génération directement dans les œufs de l’insecte !
Encore et toujours le milieu hostile
La qualité d’une interaction mutualiste n’est pas seulement fonction des deux espèces qui la composent.
Elle dépend aussi du milieu.
Par exemple, les bénéfices de l’association entre l’arbre du genre Inga et les fourmis des genres Camponotus et Crematogaster (il s’agit d’un échange classique nourriture contre protection) sont nets lorsque l’arbre vit en plein soleil, mais l’interaction n’apporte aucun avantage à l’arbre lorsqu’il vit à l’ombre (parce qu’il n’a plus à craindre les dommages causés par les herbivores.)
L’influence du milieu peut être physique (le soleil), mais aussi biologique, comme on l’observe dans l’interaction entre la plante Lithophragma parviflorum et l’un de ses pollinisateurs, le papillon de nuit du genre Greya. On a constaté que, en fonction de la présence ou non d’autres pollinisateurs, suivant les sites, l’interaction débouche sur un mutualisme, un commensalisme ou un parasitisme.
Une méta-analyse de 247 cas de symbioses a montré que, en règle générale, les changements qualitatifs (quand la relation change de nature) et quantitatifs (quand la relation varie en intensité) des interactions étaient plus sensibles au milieu qu’à la présence d’une troisième espèce.
À un stade ultérieur d’appauvrissement du milieu, l’« entraide facultative » surgissait : les deux souches se portaient mieux en présence l’une de l’autre, mais pouvaient très bien survivre seules. Enfin, lorsque le milieu très pauvre ne leur permettait pas de survivre seules, elles trouvaient encore un moyen de survivre ensemble grâce à une entraide devenue obligatoire !
Cet exemple à la fois expérimental et théorique (car couplé à une modélisation) montre qu’un milieu difficile favorise l’entraide entre organismes.
En milieu très pauvre (coopération), la proportion relative entre les deux souches est très stable, car chacune doit pouvoir compter sur l’autre.
En situation d’abondance, c’est l’inverse : la compétition qui fait rage entraîne des oscillations importantes de la proportion relative de chaque souche, l’une prenant le dessus sur l’autre à tour de rôle.
Imaginez maintenant les conditions réelles.
Quels seraient les effets du milieu sur des réseaux complexes d’interactions, avec des organismes très différents et sur le temps long ?
Réponse dans les prochaines années...
Une source infinie d'innovations
Quel rôle joue l’entraide dans le monde vivant ?
En quoi est-elle impliquée dans ce foisonnement de créatures, de processus et d’interactions ?
Au fil de notre enquête, nous avons progressivement vu émerger trois principes généraux, trois manières qu’a la vie de créer de la nouveauté grâce à l’entraide. Ces principes ne sont pas juste de petites anecdotes ; ils ont tout simplement changé la face du monde.
L’entraide appelle l’entraide
Tentons un jeu d’emboîtements. Organisons une rencontre entre trois organismes : un virus, une bactérie qui utilise de l’oxygène pour brûler des sucres (= qui respire) et une archée (appartenant à l’autre grand groupe de bactéries).
Mélangeons pendant quelques millions d’années, jusqu’à ce que ces trois entités fusionnent au point de constituer un super organisme.
Elles auront formé ce que l’on appelle aujourd’hui une cellule animale, composée d’un noyau (l’ex-virus) et de mitochondries (l’ex-bactérie qui respire) contenus dans une grande cellule (l’ex-archée).
Attendez encore, et observez comment ces cellules se regroupent et collaborent de manière pérenne pour former un autre super-super organisme, une sorte de méduse qui vit collée sur les fonds marins. Laissez reposer.
Emboîtez maintenant une cyanobactérie dans une première algue unicellulaire et mettez le tout dans une seconde algue pour obtenir une sorte de super-algue unicellulaire appelée zooxanthelle.
Faites interagir cette dernière avec la première mixture, et vous constaterez qu’un échange se produit : nourriture contre logement. Secouez pendant encore quelques millions d’années, tout en ajoutant des champignons (eux aussi constitués d’une symbiose primitive que vous aurez préparée la veille), qui enrichiront le mélange en azote, puis saupoudrez de nombreuses espèces de bactéries « libres » aux propriétés antibiotiques.
Voilà, vous avez obtenu une colonie de corail ! Pour la rendre fonctionnelle, n’oubliez pas d’y introduire des centaines d’autres organismes en symbiose, tels les fameux poissons-clowns et leurs associées les anémones (également associées à des protozoaires dinoflagellés capables de photosynthétiser grâce à leurs chloroplastes... qui sont des descendants de cyanobactéries symbiotiques.
Vous suivez ?). Ajoutez des éponges (championnes des mutualismes avec les bactéries) et des poissons, par exemple les labres nettoyeurs et leurs célèbres stations de déparasitage aux multiples bénéficiaires. Enfin, avant de servir, ne lésinez pas sur les virus de toutes sortes : ils iront se placer dans les mucus des coraux et des poissons pour les aider à se défendre contre les bactéries pathogènes.
Vous venez de former un récif corallien.
Qui a dit que le monde vivant était une arène impitoyable ?
La structure de l’entraide en « réseau multi-étages » s’observe également dans les forêts, avec l’interconnexion des arbres.
Ces derniers (comme les autres plantes, d’ailleurs), au niveau des racines, vivent en association avec des champignons filamenteux, les mycorhizes (myco, « champignon » ; rhize, « racine »), qui se nourrissent des sucres que fabrique la plante grâce à l’énergie solaire.
En échange, le réseau mycélien, très fin et fort d’une surface d’absorption 10 à 100 fois plus élevée que les racines de l’arbre, pompe l’essentiel de l’eau et des sels minéraux nécessaires à la plante (et à lui-même).
Le « contrat » est donc simple : les champignons fournissent les matières premières à la plante, qui en retour fournit des produits transformés (le tout régulé par des bactéries qui entourent les filaments du mycélium.) Tout le monde en sort gagnant.
Au-delà de cette extraordinaire et très commune association, la beauté de l’histoire réside dans le fait que le réseau mycélien connecte les arbres de la forêt entre eux !
En 1997, dans les forêts des montagnes Rocheuses (États-Unis), une chercheuse canadienne, Suzanne Simard, a mis en évidence avec son équipe le fait que les arbres les plus âgés transféraient des sucres à leurs plus jeunes voisins de manière souterraine, via le mycélium. Grâce à une meilleure exposition à la lumière, les arbres matures obtiennent un surplus d’énergie qu’ils reversent aux jeunes pour leur permettre de croître sous leur ombre.
N’est-ce pas là le principe des allocations familiales ?
Des recherches plus poussées ont encore affiné le tableau : d’abord en montrant que les grands arbres étaient capables de reconnaître leurs propres rejetons et leur consacraient davantage de ressources que leurs voisins plus éloignés génétiquement (mais de la même espèce) ; ensuite en découvrant que, dans les mois qui précèdent leur mort de vieillesse, les grands arbres procèdent à un largage final de toute leur richesse accumulée (les sucres)...
Dans la foulée, les botanistes ont montré que les transferts de nutriments avaient aussi lieu entre arbres d’espèces différentes !
Les bouleaux et les pseudotsugas (des conifères) peuvent s’échanger des minéraux et des sucres dans les deux directions. De même, l’aulne, un des rares arbres tempérés capables de fixer l’azote atmosphérique (grâce à une symbiose bactérienne), en redistribue une partie aux pins de son voisinage immédiat.
N’est-ce pas là le principe de la sécurité sociale appliquée à la « communauté forêt » ?
Du point de vue du champignon, se retrouver dans le rôle d’un réseau d’interconnexion n’a rien de surprenant : il ne met pas tous ses œufs dans le même panier.
Il s’assure de pouvoir toujours coopérer avec un arbre en bonne forme. C’est le principe même de la résilience.
Du point de vue d’un arbre, en revanche, la situation peut paraître étonnante à un partisan de l’idéologie de la « loi du plus fort ».
Mais si l’on prend du recul et que l’on regarde la forêt dans son ensemble, on constate qu’elle s’en porte beaucoup mieux !
Elle est devenue une sorte de super organisme très résilient et hyper-productif.
Toute l’énergie (solaire) qui y pénètre est utilisée pour la forêt, redistribuée entre toutes les espèces, au lieu d’être gaspillée dans de fréquentes et inutiles luttes fratricides.
Et nous ne nous intéressons ici qu’aux arbres et aux champignons, alors que, comme dans les récifs coralliens, des milliers d’autres espèces interagissent dans ce vaste réseau interdépendant !
Le principe que l’on peut en tirer est le suivant :
l’entraide crée de nouvelles opportunités d’entraide. Ici, l’association entre champignons et arbres permet aux arbres de développer des relations mutuellement bénéfiques avec d’autres arbres de leur espèce, ainsi qu’avec d’autres espèces.
Il y a comme un « effet domino » de l’innovation du vivant !
Ce principe a fait émerger deux propriétés remarquables du vivant.
Premièrement, la symbiodiversité a naturellement tendance à augmenter et à former un inextricable emboîtement d’interactions à tous les niveaux (nous l’avons vu : l’être humain comme produit de cinq associations majeures), c’est-à-dire une toile du vivant multicolore.
Résultat ? Après presque 4 milliards d’années d’évolution (et donc d’innovations), chaque organisme vivant sur terre est potentiellement en interaction mutuellement bénéfique avec un ou plusieurs autres organismes.
Deuxièmement, cette interdépendance radicale de tous les êtres renforce clairement la résilience des systèmes vivants. Si la forêt fonctionnait principalement sur le mode de la compétition, chaque arbre tenterait de faire le vide autour de lui, et nous aboutirions vite à une collection d’individus isolés et séparés les uns des autres, bien vulnérables à la première tempête ou sécheresse venue (et cela ne ressemblerait plus guère à une forêt).
Mais un individu ou une espèce qui tue ou épuise ses voisins finit par se retrouver seul(e) et par mourir.
N’est-ce pas la voie que l’espèce humaine a décidé de prendre ?
Nous programmons méticuleusement notre future solitude dans une illusion d’« indépendance ». En fait, nous creusons tout simplement notre tombe !
À l’inverse, garder un entourage ou un écosystème sain, diversifié, adaptable et résilient, nécessite que chacun veille sur le bien-être des autres (au sein d’un groupe et au-delà du groupe !)
Se transformer au contact des autres !
Le deuxième principe de création de nouveauté par l’entraide est le fait que deux organismes peuvent fusionner pour former un nouvel être.
Dans une symbiose, le couple devient indivisible, créant une entité, un individu. L’équation prend alors un chemin de traverse qui mène à d’autres lieux : « Un plus un égalent un. »
Ce phénomène, que le biologiste russe Constantin Merezhkowsky a appelé « symbiogenèse » en 1905, est loin d'être anecdotique ; il est tout bonnement à l’origine de la vie telle que nous la connaissons.
Voici, en vrac, quelques « réussites » de la symbiogenèse :
la création des cellules à noyau (animaux, plantes et champignons) grâce à la triple symbiose déjà évoquée ; la création de toutes les algues et plantes grâce à l’incorporation de cyanobactéries par des cellules eucaryotes ; l’émergence des mammifères placentaires grâce à un virus permettant la formation du syncytium (cellule à plusieurs noyaux) ; la création de groupes entiers d’insectes... La liste pourrait s’allonger indéfiniment.
À bien y réfléchir, la définition de la symbiogenèse peut s’appliquer à nous-mêmes et à nos bactéries (le microbiote).
Ensemble, nous formons un super organisme unique, nommé holobionte, dont l’une des parties ne peut vivre sans l’autre.
Sa particularité est que la qualité de l’association entre l’hôte et ses symbiotes affecte directement l’aptitude de l’holobionte à être en phase avec son environnement. Il est remarquable de constater que les changements dans le génome de cette association peuvent provenir soit de l’hôte, soit du microbiote.
Par exemple : lors d’un stress environnemental intense, la communauté symbiotique microbienne peut changer rapidement et, par conséquent, transformer les bases génétiques de l’association.
Telle est probablement l’une des explications de la formidable capacité d’adaptation des organismes multicellulaires (animaux, plantes et champignons).
Voilà une autre manière de dire que notre capacité d’adaptation nous est offerte par les bactéries et les virus qui nous habitent !
Cette intuition devenue réalité a été perçue très tôt (en 1879) par l’inventeur du mot « symbiose », le chirurgien allemand Heinrich Anton de Bary, pour qui « ce processus de fusion constituerait la plus grande source d’innovation de l’évolution ».
Voilà qui donne une idée plus précise de la place qu’occupe l’entraide dans le monde vivant...
Et si nous considérons que tous les organismes multicellulaires vivent en association avec des bactéries, il n’y a qu’un pas à franchir pour se rendre à l’évidence :
nous sommes tous multiples, nous sommes tous des holobiontes !
Ou, pour reprendre les mots du biologiste Scott F. Gilbert, « nous sommes tous des lichens ».
S’il y a une leçon à tirer de ce processus de fusion, c’est qu’il s’accompagne d’un renoncement à l’individualité des deux partenaires. Si l’on reprend l’exemple de l’escargot qui porte une anémone sur le dos, il faut bien se rendre à l’évidence : le coquillage a tout simplement renoncé à sa coquille et ne peut plus exister sans sa complice (qui ne se rencontre pas non plus sans son escargot locomoteur).
Si nous prenons la métaphore des groupes humains, on imagine le niveau de confiance, de sécurité et d’équité absolue requis entre les organismes fusionnés pour parvenir à ce lâcher-prise individuel au profit du binôme.
Le cœur de l’innovation se trouve précisément là, dans ce « déclic » par lequel l’ego s’efface totalement au profit de quelque chose de nouveau, d’émergent et de supérieur.
Passer au niveau supérieur
Dans une colonie d’insectes sociaux (fourmis, guêpes, abeilles, termites), il est très fréquent que l’on se divise le travail :
certains individus sont spécialisés dans la reproduction (la reine), d’autres dans la défense (les soldats), d’autres encore dans la construction ou le ravitaillement (les ouvrières).
La contrepartie d’une telle organisation est que ces individus si spécialisés ne sont plus capables de survivre en dehors de leurs sociétés.
Ces dernières sont dites eusociales : elles ont passé un point de non-retour.
L’ensemble de la colonie fusionne en un super organisme qui devient autonome et indivisible, et surtout qui se retrouve au centre de la sélection naturelle :
c’est l’ensemble du groupe qui est sélectionné par l’évolution, et non plus un individu seul !
Dans ce processus, les individus deviennent en quelque sorte « prisonniers » du niveau supérieur.
Leur liberté individuelle est entièrement subordonnée à la communauté (de la même manière qu’une cellule de pancréas ou de peau ne peut pas survivre seule).
En suivant cette idée, l’évolutionniste David S. Wilson souligne que les Super Organismes eusociaux - par exemple, les colonies de fourmis - sont de remarquable exemples de la métaphore de la main invisible d’Adam Smith.
Pour les fourmis, « la sélection à un niveau supérieur est la main invisible. Quand elle opère, les éléments du niveau inférieur agissent pour le bien du groupe sans nécessairement avoir cette préoccupation en tête ».
La seule différence, poursuit-il, est que, dans la métaphore économique, l’égoïsme est considéré comme bénéfique au groupe, alors que, dans le cas de l’évolution biologique par la sélection multi-niveaux, les comportements égoïstes sapent le bien commun.
Et l’évolutionniste d’ajouter : « Smith et les autres ont vu juste en observant les propriétés auto-organisatrices des systèmes économiques et sociaux, qui ne nécessitent pas d’efforts de planification et qui au contraire peuvent être perturbés par ces derniers. Mais l’erreur monumentale a été de supposer que ce type d’auto-organisation pouvait émerger d’une simple notion d’intérêt égoïste [...]. »
L’espèce humaine n’est pas eusociale. Il nous manque le critère des castes reproductives. En revanche, nous sommes bien une espèce ultra sociale, qui se divise le travail, apporte un soin aux jeunes grâce à une entraide intergénérationnelle, et est capable de sacrifice pour défendre le groupe.
La particularité humaine est aussi de former des « groupes culturels » qui ont tendance à se comporter comme des super organismes, à cette différence près qu’ils ne passent jamais le point de non-retour.
Les groupes culturels sont réversibles. En fait, dans le cas des phénomènes culturels, le concept de super organisme devrait être considéré comme une métaphore, car il ne s’inscrit pas dans le temps long de l’évolution et ne suit donc pas les mêmes processus.
Cette idée de basculement vers le super organisme illustre parfaitement le troisième principe d’innovation par l’entraide :
le passage à un niveau supérieur de complexité. De manière générale, l’émergence d’un super organisme se produit lorsque les forces de sélection n’agissent plus sur les individus, mais sur le groupe. Ces basculements vers le niveau supérieur ont lieu à tous les niveaux : entre cellules, entre organismes et entre super organismes !
Cette architecture crée une tension permanente entre ce qui est bénéfique pour l’individu et ce qui est bénéfique pour le groupe.
Le vivant apparaît donc comme un équilibre dynamique entre compétition et coopération qui se joue sur plusieurs niveaux de sélection enchevêtrés et interdépendants, et qui met en jeu des « membranes » de toutes tailles, ainsi que des forces d’attraction et de répulsion de toutes sortes.
Ces forces polarisées et interdépendantes ne sont pas sans rappeler le yin et le yang de la pensée chinoise.
Comment l’entraide a changé la face du monde
Ces transitions évolutives majeures ont fait prendre au monde vivant des chemins imprévus, car le passage au super organisme peut conférer un extraordinaire avantage sur les autres espèces.
« Les super organismes de niveau supérieur, comme les cellules à noyau, les organismes multicellulaires et les colonies d’insectes eusociaux, dominent les niveaux inférieurs (respectivement les bactéries, les unicellulaires et les insectes solitaires) dans la compétition écologique. »
Que serait le monde sans les organismes multicellulaires (animaux, plantes et champignons) ?
Et que dire du succès des espèces d’insectes eusociales ?
Dans la forêt amazonienne brésilienne, les fourmis, les guêpes, les abeilles et les termites représentent 30 % de la biomasse animale, et 75 % de la biomasse des insectes.
Dans le monde, ces 2 % d’espèces d’insectes constituent la moitié de la biomasse de l’ensemble des insectes !
À propos de succès, il y a aussi des symbioses à l’impact considérable.
Les coraux sont de ceux-là, car ils sont à l’origine d’écosystèmes marins à la diversité inégalée, tout comme les plantes sont à la base des forêts sur les continents.
Mais les plantes ne seraient pas là sans les mycorhizes : plus de 90 % des espèces de plantes à fleurs sont associées à ces champignons au niveau des racines.
Cette association a simplement permis l’expansion de
presque toutes les plantes (et des champignons !) à partir des algues d’eau douce il y a 460 millions d’années.
Autre symbiose globale : des champignons endophytes (qui vivent dans les tissus des plantes) ont été trouvés dans
les feuilles de toutes les espèces où on les a cherchés !
Ces anciens parasites peuvent non seulement protéger leurs hôtes contre des envahisseurs, mais en aider d’autres à mieux résister à la sécheresse, à la salinité ou à la chaleur.
Avec ce nouveau fait, on se rend compte que la majorité des plantes présentes sur terre interagiraient avec au moins deux espèces de champignons : une au niveau des racines et une autre au niveau des feuilles.
Plus fondamentalement, trois symbioses sont à l’origine de la vie telle que nous la connaissons.
Il y a d’abord la triple symbiose (virus-bactérie-archée), qui a mené à l’apparition des cellules à noyau. Puis celles-ci ont acquis grâce à une endosymbiose avec les ancêtres bactériens des mitochondries la faculté de respirer.
Enfin, les algues et les plantes sont apparues grâce à l’endosymbiose conclue avec les bactéries cyanophycées (dites « algues bleues »), devenues chloroplastes.
Leur succès écologique a carrément changé la teneur
l’atmosphère, et représente aujourd’hui plus de 99 % de la production primaire de biomasse !
Ces trois symbioses ont littéralement changé la face de la planète : sans elles, nous ne serions pas là pour en parler.
Fin de la partie 5
À lire aussi :
** les commentaires et remarques viennent de moi, ce ne sont que mes points de vue !
Le sujet est vaste, je vous invite si vous avez lu cet article, jusqu'au bout, de débattre et de commenter ci-dessous, merci !
Eddy Vonck
Rédacteur bénévole de Psycho'Logiques








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