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la « nouvelle sociobiologie »

Sources :  Pablo Servigne - 

Oรน l’on apprend que la sociobiologie des annรฉes 1970-1980 a bien changรฉ ; oรน l’on donne quelques dรฉtails sur ce changement de paradigme ; et oรน l’on dรฉcrit finalement les forces รฉvolutives qui expliquent aujourd’hui l’apparition des comportements sociaux.

Plus de trente ans aprรจs, la trรจs controversรฉe « sociobiologie » fait encore parler d’elle. 

Les dรฉbats autour des origines des comportements coopรฉratifs dans le monde vivant ont รฉtรฉ ravivรฉs par le rรฉcent revirement scientifique de son pรจre fondateur lui-mรชme, Edward O. Wilson. 

Renversant carrรฉment le paradigme, celui-ci ne voit plus l’origine de la socialitรฉ dans la proximitรฉ gรฉnรฉtique entre individus, mais dans les conditions du milieu. 

Le choc est rude : plusieurs gรฉnรฉrations de sociobiologistes qui ont bรขti leur carriรจre sur l’ancienne sociobiologie « gรฉnรฉtique » subissent la puissance mรฉdiatique et scientifique de E.O. Wilson. Voici l’histoire d’un paradoxe, d’une trahison et d’un changement de paradigme.

Les mรฉcanismes de la sรฉlection naturelle sont assez รฉvidents ร  saisir. 

On comprend spontanรฉment pourquoi les girafes ont des longs cous, les poissons des formes si profilรฉes, les prรฉdateurs des dents si acรฉrรฉes. C’est une question de survie et d’adaptation. 

Il faut surprendre la proie, รฉchapper au prรฉdateur, s’adapter aux conditions du milieu... pour finalement prolonger la vie. 

Les individus ayant les bons atouts ont simplement laissรฉ plus de descendance que leurs congรฉnรจres moins bien pourvus.

Mais, selon cette logique, il est beaucoup moins รฉvident de saisir pourquoi certains animaux, et mรชme les humains, ont dรฉveloppรฉ des comportements coopรฉratifs et altruistes, allant jusqu’ร  se sacrifier pour leurs pairs au dรฉtriment de leur propre survie ?

Pourquoi ces individus « naรฏfs » n’ont-ils pas รฉtรฉ รฉliminรฉs par la sรฉlection naturelle ? 

Cet altruisme, si frรฉquent dans le monde animal, รฉtait pour la thรฉorie darwinienne comme un caillou dans la chaussure : il n’empรชchait pas d’avancer, mais il gรชnait. Voilร  pour le paradoxe. 

ร€ l’รฉpoque dรฉjร , Darwin proposa une explication : l’apparition de ces traits coopรฉratifs รฉtait la rรฉsultante d’une survie des groupes les plus aptes, et non des individus les plus aptes. 

Autrement dit, les groupes dont les individus interagissent bien ensemble ont un avantage sur les groupes moins coopรฉratifs. Ainsi, l’idรฉe รฉtait nรฉe. La sรฉlection naturelle pourrait agir ร  plusieurs niveaux : sur les individus et aussi sur l’ensemble d’un groupe. 

Plus d’un siรจcle et demi plus tard, les modรจles et les expรฉriences donnent amplement raison ร  Darwin. 

Mais cela n’a pas รฉtรฉ sans heurts. Ce que l’on nomme aujourd’hui la sรฉlection de groupe, ou sรฉlection multi-niveaux, a eu une histoire tourmentรฉe, parsemรฉe de bannissements, de mauvaise foi, de ressentiments et de trahisons !

Comme le note ร  juste titre le journaliste Jonah Lehrer dans un remarquable article du New Yorker , il y a une certaine ironie ร  voir tous ces chercheurs se quereller... sur les origines de la coopรฉration !

ร€ la fin des annรฉes 1970, un professeur de l’universitรฉ Harvard, Edward O. Wilson, crรฉe la sociobiologie , une
nouvelle discipline scientifique qui se propose d’รฉtudier les comportements sociaux en utilisant des mรฉthodes
issues de l’รฉthologie, de la gรฉnรฉtique et de la science de l’รฉvolution. 

Outre une synthรจse de l’รฉtat des connaissances expรฉrimentales, il cimente son propos par une simple รฉquation mathรฉmatique supposรฉe expliquer l’รฉvolution des comportements sociaux et empruntรฉe ร  un jeune et brillant รฉtudiant britannique, William Hamilton. 

L’idรฉe est simple, mais il fallait y penser : un individu qui se sacrifie pour son frรจre transmet quand mรชme une partie de ses gรจnes via son frรจre, puisqu’ils partagent de nombreux gรจnes. 

Plus gรฉnรฉralement, un individu a tout intรฉrรชt ร  aider d’autres individus proches de lui gรฉnรฉtiquement, car c’est finalement une garantie de la bonne diffusion de ses gรจnes. 

Les comportements altruistes ne seraient donc qu’une faรงade dissimulant un รฉgoรฏsme gรฉnรฉtique. C’est ce que l’on a appelรฉ la sรฉlection de parentรจle (kin selection).

La conjonction de plusieurs facteurs explique le succรจs de cette hypothรจse sociobiologique dans les laboratoires de biologie du monde entier dรจs les annรฉes 1970 : 

la simplicitรฉ de l’รฉquation de Hamilton, l’aura et la puissance
acadรฉmique d’Edward O. Wilson, l’ampleur mรฉdiatique de la polรฉmique autour de la sociobiologie, et la publication au mรชme moment du trรจs influent best-seller Le Gรจne รฉgoรฏste, de Richard Dawkins.

Ainsi se sont ouvertes quatre dรฉcennies d’hรฉgรฉmonie de ce qu’on pourrait appeler la sociobiologie gรฉnรฉtique !

Deux ou trois gรฉnรฉrations de chercheurs se sont donc appliquรฉes ร  mettre en รฉvidence les corrรฉlations gรฉnรฉtiques entre des individus qui coopรฉraient. 

Dans l’euphorie des dรฉbuts, croyant tenir lร  une รฉquation universelle, certains รฉthologues et anthropologues ont tirรฉ le fil jusqu’ร  oser expliquer les comportements altruistes humains par ces arguments de proximitรฉ gรฉnรฉtique, puis, dans une confusion de liens de causalitรฉ, ร  en dรฉduire que l’altruisme รฉtait naturellement rรฉservรฉ aux personnes gรฉnรฉtiquement proches. 

On voit aisรฉment pourquoi l’extrรชme droite (la Nouvelle Droite) s’est emparรฉe d’une telle thรฉorie (elle pensait tenir enfin les preuves scientifiques de l’origine et de la valeur des inรฉgalitรฉs et du racisme), et pourquoi les sciences humaines et les militants d’extrรชme gauche se sont indignรฉs en critiquant violemment la sociobiologie. 

Mais la polรฉmique mรฉdiatique et idรฉologique n’a nullement freinรฉ l’enthousiasme des chercheurs dans leurs laboratoires : ils ont continuรฉ ร  รฉtudier les comportements sociaux du monde animal avec cette vision essentiellement centrรฉe sur le gรจne et l’individu. 

Cette pรฉriode d’hรฉgรฉmonie gรฉnรฉtique a รฉtรฉ marquรฉe par le rejet radical et brutal de la thรฉorie de la sรฉlection de groupe dans les annรฉes 1960-1970. 

D’abord initiรฉe par Darwin, puis acceptรฉe comme l’un des niveaux de sรฉlection par les architectes de la nouvelle synthรจse de la thรฉorie de l’รฉvolution dans les annรฉes 1950 (Haldane, Wright, Huxley, Simpson, Mayr, etc.), la sรฉlection de groupe a รฉtรฉ dรฉfendue ardemment aprรจs la guerre par un ornithologue du nom de Vero Copner Wynne-Edwards (1906-1997). 

Malheureusement, sa vision quelque peu naรฏve de la sรฉlection de groupe s’est avรฉrรฉe fatale ร  une รฉpoque oรน le gรจne prenait le pouvoir en biologie avec une incroyable arrogance. 

Ainsi, la sรฉlection de groupe a purement et simplement disparu des manuels universitaires !

Un bannissement scandaleux pour le palรฉontologue Stephen J. Gould : 

« J’ai รฉtรฉ trois fois le tรฉmoin de dogmes gรฉnรฉralisรฉs dans ma carriรจre d’รฉvolutionniste, et rien en science ne me dรฉrange plus que cette attitude ignorante et ridicule basรฉe uniquement sur le dรฉsir ou sur la prรฉtendue nรฉcessitรฉ de suivre une mode. La premiรจre fois a รฉtรฉ le renvoi hululant de Wynne-Edwards et de la sรฉlection de groupe durant les annรฉes 1960 et 1970 . »

En rรฉalitรฉ, depuis les annรฉes 1970, quelques rares chercheurs ont continuรฉ ร  travailler discrรจtement sur l’hypothรจse de la sรฉlection de groupe. 

Bien sรปr, ils n’avaient pas accรจs aux revues prestigieuses et faisaient l’objet d’un certain mรฉpris de la part de la sociobiologie dominante. Parmi ces rebelles figurait un certain รฉvolutionniste du nom de David S. Wilson (ร  ne pas confondre avec Edward O.).

Pendant ce temps, l’autre Wilson (Edward O., donc), le pรจre fondateur de la sociobiologie, รฉmet quelques doutes sur la sรฉlection de parentรจle, mais n’รฉcrit pas d’articles, car il n’a pas de preuves, juste des intuitions.

Jusqu’ร  ce qu’en 2004 il lance un premier pavรฉ dans la mare en exposant ses doutes dans un petit article publiรฉ par une revue ร  l’impact assez modeste pour les biologistes.

Un an plus tard, associรฉ ร  son ami entomologiste Bert Hรถlldobler (une lรฉgende lui aussi), il publie un autre article dans la prestigieuse revue PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences USA), ร  laquelle il a facilement accรจs grรขce ร  son statut de membre de l’Acadรฉmie des sciences des ร‰tats-Unis.

Ils exposent une nouvelle hypothรจse sur l’apparition de la socialitรฉ, rรฉhabilitant la sรฉlection de groupe et critiquant sรฉvรจrement la sรฉlection de parentรจle, qui selon eux n’a jamais dรฉmontrรฉ le lien de causalitรฉ entre proximitรฉ gรฉnรฉtique et socialitรฉ (juste dรฉmontrรฉ des corrรฉlations).

Parallรจlement, Edward O. Wilson s’associe ร  David S. Wilson, qui a amassรฉ depuis trente ans quelques preuves expรฉrimentales solides de la sรฉlection de groupe et fabrique des modรจles mathรฉmatiques de plus en plus convaincants. 

Ensemble, ils publient dans une autre revue prestigieuse (The Quarterly Review of Biology) un trรจs long article dรฉcrivant sur un ton dรฉfensif et lรฉgรจrement amer l’histoire tumultueuse de la sรฉlection de groupe ainsi que les principes de la nouvelle sociobiologie.  

Les deux compรจres, par ailleurs talentueux รฉcrivains, occupent le champ mรฉdiatique en publiant simultanรฉment dans les plus importantes revues de vulgarisation scientifique

Les sociobiologistes patentรฉs, partagรฉs entre dรฉdain et incomprรฉhension, peinent ร  se faire entendre. Les rรฉactions restent donc confinรฉes ร  des revues scientifiques mineures et totalement invisibles pour le grand public et les mรฉdias.

L’idรฉe principale de cette « nouvelle sociobiologie » est que la sรฉlection de groupe est loin d’รชtre une force nรฉgligeable.

Le rejet de la thรฉorie de la sรฉlection de groupe รฉtait basรฉ sur l’idรฉe que la sรฉlection au sein d’un groupe (entre les individus) รฉtait toujours plus forte que la sรฉlection entre les groupes – autrement dit, que si la sรฉlection de groupe existait, elle รฉtait totalement nรฉgligeable par rapport ร  la sรฉlection individuelle. 

De maniรจre gรฉnรฉrale, l’entraide apparaรฎt dans un groupe lorsque la sรฉlection au niveau supรฉrieur (intergroupe) prรฉvaut sur la sรฉlection entre les individus (intra groupe). 

Voici comment D.S. Wilson et E.O. Wilson rรฉsument la nouvelle
sociobiologie : 

« L’รฉgoรฏsme supplante l’altruisme au sein d’un groupe. Les groupes altruistes supplantent les groupes รฉgoรฏstes. Tout le reste n’est que commentaire. »

Cet รฉpisode est un cas d’รฉcole en sociologie des sciences. 

On y apprend comment retourner un paradigme en un temps record et en utilisant tous les moyens mรฉdiatiques, acadรฉmiques ou รฉditoriaux imaginables. E.O. Wilson dispose d’une rare autoritรฉ dans le champ de la biologie et d’une puissance รฉditoriale monstrueuse.

Professeur ร  Harvard, brillant entomologiste, talentueux รฉcrivain, responsable du succรจs du terme « biodiversitรฉ » dรจs la fin des annรฉes 1980, crรฉateur de deux disciplines (la sociobiologie et la biogรฉographie), il a รฉtรฉ considรฉrรฉ en 1995 comme l’un des 25 Amรฉricains les plus influents par Time Magazine, et en 2005 comme l’un des 100 plus importants intellectuels par Foreign Policy. Il a reรงu tous les prix qu’un biologiste peut espรฉrer recevoir...

Au dรฉbut du XXe siรจcle, il n’y avait que la thรฉorie de Darwin (et ses intuitions) pour penser l’รฉvolution de l’entraide. 

L’essentiel de la science consistait ร  rรฉunir des observations et ร  essayer de les faire entrer dans le cadre conceptuel de la sรฉlection naturelle. 

Au milieu du siรจcle, la thรฉorie synthรฉtique de l’รฉvolution a permis d’agrandir et de prรฉciser le cadre darwinien. La thรฉorie de l’รฉvolution s’est alors vue renforcรฉe par la gรฉnรฉtique, la palรฉontologie, les modรจles mathรฉmatiques, la dynamique des populations, etc. 

La biologie a fait un bond en avant considรฉrable, mais l’รฉvolution de l’entraide et de la socialitรฉ animale semblait encore floue. Leur apparition restait un mystรจre pour la science anglo-saxonne, largement basรฉe sur une vision du
monde vivant รฉgoรฏste et impitoyable, essentiellement centrรฉe sur les gรจnes. 

Ce n’est que dans les annรฉes 1970 que l’รฉtude systรฉmatique des sociรฉtรฉs animales a rรฉellement dรฉmarrรฉ, sous l’impulsion d’Edward O. Wilson et du livre de Richard Dawkins Le Gรจne รฉgoรฏste.

Au dรฉbut, la sociobiologie se fonde sur deux postulats : 

  • 1) les comportements animaux sont dรฉterminรฉs gรฉnรฉtiquement ; 
  • 2) un comportement peut รชtre assimilรฉ ร  n’importe quel trait morphologique (comme la taille, la couleur de peau ou le groupe sanguin), et peut donc รชtre sรฉlectionnรฉ par l’รฉvolution lorsqu’il augmente les chances de succรจs reproducteur. Dรจs lors, logiquement, les chercheurs se sont mis ร  chercher des gรจnes de l’entraide (de l’altruisme, de la coopรฉration, etc.), inventant des hypothรจses (histoires, scรฉnarios) qui racontaient comment ces gรจnes avaient pu procurer un avantage reproductif aux individus qui en รฉtaient porteurs. L’idรฉe sous-jacente รฉtait que tout individu au comportement altruiste (dans les faits) ne faisait qu’obรฉir ร  une « stratรฉgie » – une ruse – de la part de ses gรจnes, alors considรฉrรฉs comme « รฉgoรฏstes » (puisqu’ils ne cherchaient qu’ร  maximiser leur propre reproduction).

Telles รฉtaient les bases de la sรฉlection de parentรจle, appuyรฉe par la petite รฉquation mathรฉmatique du jeune Hamilton : 

il y a รฉvolution de l’entraide lorsqu’il y a proximitรฉ gรฉnรฉtique. 

Des centaines de biologistes, pendant des dรฉcennies, ont donc rรฉalisรฉ des expรฉriences pour montrer que plus des individus รฉtaient proches gรฉnรฉtiquement, plus ils s’entraidaient. 

C’est trรจs bien documentรฉ chez les animaux : il y a souvent une corrรฉlation entre proximitรฉ gรฉnรฉtique et entraide. Mais, comme mentionnรฉ ci-dessus, le lien de causalitรฉ n’a jamais รฉtรฉ dรฉmontrรฉ !

Chez l’espรจce humaine, รฉtrangement, les รฉtudes sur la sรฉlection de parentรจle sont trรจs rares !

Peut-รชtre est-ce simplement dรป au fait qu’une grande partie des relations d’entraide entre humains ont lieu entre non-apparentรฉs (c’est un fait indiscutable), ce qui rend absurde une thรฉorie qui voudrait expliquer l’apparition de l’entraide par la proximitรฉ gรฉnรฉtique. 

Par ailleurs, au sein des familles oรน chacun sait que l’entraide est trรจs frรฉquente et puissante –, il est difficile de diffรฉrencier les effets de la proximitรฉ gรฉnรฉtique de ceux de la rรฉciprocitรฉ directe. 

Cela รฉtant posรฉ, dans une des rares รฉtudes sur le sujet, il se rรฉvรจle qu’il n’y a pas eu de corrรฉlations observรฉes entre les degrรฉs d’altruisme et la proximitรฉ gรฉnรฉtique !

Si la thรฉorie de la sรฉlection de parentรจle รฉtait valable pour expliquer l’apparition de l’entraide et de l’altruisme chez les animaux au cours de l’รฉvolution (ce qui doit encore รชtre dรฉmontrรฉ), on pourrait trรจs bien imaginer que, chez l’humain, elle aurait รฉtรฉ une force รฉvolutive majeure il y a des millions d’annรฉes, au dรฉbut de l’hominisation (et mรชme avant). 

Pourquoi pas ? 

Mais ce qui est clair, c’est qu’elle n’explique absolument pas l’entraide humaine d’aujourd’hui (la rรฉciprocitรฉ รฉtendue et la rรฉciprocitรฉ invisible). De plus, et parallรจlement, les chercheurs ont accumulรฉ depuis quarante ans nombre d’observations d’entraide entre animaux non apparentรฉs.

Il fallait donc trouver d’autres explications, d’autres hypothรจses, d’autres cadres thรฉoriques que la sรฉlection de parentรจle...

C’est au sociobiologiste Robert Trivers que l’on doit la thรฉorie – publiรฉe dans les annรฉes 1970 – de l’altruisme rรฉciproque, qui tente d’expliquer pourquoi il y a chez les animaux des comportements de rรฉciprocitรฉ entre individus non apparentรฉs. 

Trivers postule que deux conditions sont nรฉcessaires ร  l’apparition de la rรฉciprocitรฉ animale : 

  • 1) un systรจme cognitif assez dรฉveloppรฉ pour permettre la reconnaissance des « tricheurs » (= un individu qui recevrait sans jamais donner) ; 
  • 2) un ratio coรปt/bรฉnรฉfice suffisamment faible (infรฉrieur ร  1) pour que l’avantage de l’altruisme soit significatif. Nous devons l’exemple le plus cรฉlรจbre de rรฉciprocitรฉ ร  l’รฉthologue Gerald Wilkinson, qui รฉtudie les vampires d’Azara (Desmodus rotundus) depuis prรจs d’un demi-siรจcle. Il s’agit d’une espรจce sociale de chauves-souris tropicales qui sucent le sang de certains mammifรจres et dont les individus qui reviennent ร  la colonie gavรฉs de sang peuvent le partager avec ceux qui sont rentrรฉs bredouille.  Dรฉtail particuliรจrement bien vu : la quantitรฉ de sang qui est รฉchangรฉe ne fait perdre que 6 heures de vie ร  un vampire rassasiรฉ, alors qu’elle en fait gagner 18 au vampire affamรฉ que le coรปt pour le donneur. Autrement dit, le bรฉnรฉfice de ce don est plus grand.

Les premiers sociobiologistes conรงurent dรจs le dรฉbut de leur discipline des modรจles รฉvolutionnaires afin de comprendre les mรฉcaniques plus fines de leurs thรฉories. 

Par exemple, la thรฉorie des jeux (crรฉรฉe durant la guerre froide pour contrer les stratรฉgies de l’ennemi soviรฉtique) a รฉtรฉ abondamment utilisรฉe par les รฉconomistes, les informaticiens, les mathรฉmaticiens et les biologistes depuis un demi-siรจcle pour tester les tendances ร  la coopรฉration et ร  l’altruisme. 

L’un des rรฉsultats les plus marquants et les plus influents a รฉtรฉ la dรฉcouverte dans les annรฉes 1980 de la stratรฉgie du « donnant-donnant » (tit-for-tat) par le chercheur en sciences politiques Robert Axelrod.

Cette stratรฉgie trรจs simple s’est rรฉvรฉlรฉe la plus efficace ร  long terme pour faire รฉmerger la coopรฉration dans un groupe, surtout lorsque les interactions sont rรฉpรฉtรฉes (comme dans la vie rรฉelle). 

Elle se rรฉsume ainsi : 

je coopรจre au premier contact et ensuite j’imite ce que tu fais (si tu coopรจres, alors je coopรจre, sinon, j’arrรชte).

Remarquez ร  quel point elle ressemble furieusement au double mรฉcanisme qui compose l’heuristique sociale vue (l’entraide spontanรฉe au premier contact) suivie par l’obligation de rรฉciprocitรฉ que nous dรฉcrivons (je te redonne, car tu m’as donnรฉ). 

Le modรจle informatique du « donnant-donnant » et bien d’autres qui ont suivi montrent comment la rรฉciprocitรฉ directe (le nom rรฉcent donnรฉ ร  l’altruisme rรฉciproque) reprรฉsente une force รฉvolutive puissante chez notre espรจce (et au passage comment l’รฉvolution a sรฉlectionnรฉ des comportements d’entraide spontanรฉe.)

D’autres modรจles et expรฉriences montrent รฉgalement que les interactions rรฉpรฉtรฉes sont primordiales ร  l’apparition de l’entraide : 

« Les gens apprennent ร  plus coopรฉrer lorsque la probabilitรฉ d’interaction future est plus รฉlevรฉe ! »

Comme chez les humains, il existe chez les animaux une forme assez rudimentaire de rรฉputation, autrement dit de rรฉciprocitรฉ indirecte (= aider n’importe qui tant qu’on est aidรฉ en retour par n’importe qui d’autre au sein de la mรชme espรจce). C’est par exemple le cas chez le labre nettoyeur, un petit poisson tropical dont la frรฉquence des comportements altruistes augmente avec le nombre de ses petits camarades qui regardent la scรจne. Voilร  un poisson qui soigne sa rรฉputation !

On signale aussi chez le rat un phรฉnomรจne baptisรฉ rรฉciprocitรฉ gรฉnรฉralisรฉe, qui consiste ร  avoir plus tendance ร  aider un rat inconnu (+20 %) aprรจs avoir reรงu de l’aide d’un autre rat inconnu. Ici, ce systรจme de rรฉciprocitรฉ n’a mรชme plus besoin de systรจme cognitif complexe, ce qui laisse penser qu’il est probable que ce ne soit pas le seul cas dans le monde animal... 

Mรชme si des phรฉnomรจnes de rรฉputation existent chez les singes ou les poissons, cela n’a rien ร  voir avec ce qui se passe chez nous !

Dans notre espรจce, les interactions peuvent รชtre asymรฉtriques (lorsqu’on n’a pas la possibilitรฉ de rendre la pareille) ou fugaces (lorsqu’on se ne rencontre qu’une seule fois).

La rรฉputation est ce qui sert, dans ces cas de figure, ร  la fois de marqueur pour rendre un service ร  une personne inconnue que l’on sait coopรฉrative, et d’incitant ร  se comporter de maniรจre prosociale.

De plus, il y a deux raisons pour lesquelles on coopรจre volontiers avec une personne ร  la bonne rรฉputation : 

  • parce qu’on la considรจre comme plus fiable ; 
  • et parce que, ร  son contact, nous amรฉliorons notre rรฉputation !

Les รฉvolutionnistes ont dรฉcouvert une autre voie d’apparition de l’entraide, qu’ils ont nommรฉe sรฉlection spatiale et dont le fonctionnement repose sur le grรฉgarisme des individus, qui se comportent de maniรจre semblable.

En effet, d’habitude, par souci de simplification, les modรจles de gรฉnรฉtique des populations posent pour hypothรจse que les populations sont homogรจnes et composรฉes d’individus qui se dรฉplacent librement (ce qui est rarement le cas dans le monde rรฉel).

En ajoutant aux modรจles un paramรจtre de « viscositรฉ » (la difficultรฉ pour les individus de se dรฉplacer), ils ont remarquรฉ que les individus coopรฉrateurs avaient tendance ร  se regrouper entre eux, favorisant des « agrรฉgats » ou des « rรฉseaux » d’entraide bien plus rรฉsistants ร  l’invasion de « tricheurs » ou de « profiteurs », et qu’ils se rรฉpandaient ainsi dans la population entiรจre bien plus facilement que dans une population homogรจne (et, finalement, peu importe que la transmission soit gรฉnรฉtique ou culturelle.)

Il s’agit donc d’un mรฉcanisme รฉvolutif qui ne fait appel ni ร  la rรฉputation ni ร  la rรฉciprocitรฉ, qui a รฉtรฉ observรฉ expรฉrimentalement chez des microbes, et qui semble รฉgalement ร  l’ล“uvre chez les humains !

Vers une sociobiologie plus ouverte et plus complexe, nous avons vu que les deux forces รฉvolutives majeures de l’apparition des comportements altruistes (et, par extension, de la socialitรฉ animale et humaine) รฉtaient la sรฉlection de groupe hostile et l’influence d’un milieu !

Nous comprenons ici que chaque modรจle a ses limites, et que c’est l’ensemble des thรฉories qui permet d’expliquer les รฉvolutions de l’entraide.

Les nombreuses voies d’apparition de l’entraide dรฉpendent fortement du contexte et des espรจces concernรฉes, et mรจnent finalement ร  cette formidable symbio-diversitรฉ (l’ensemble des mรฉcanismes d’entraide prรฉsents dans l’รฉventail du vivant.)

Le dรฉveloppement des dynamiques d’รฉvolution culturelle semble avoir rรฉcemment (depuis au moins 70 000 ans) inhibรฉ l’influence des facteurs gรฉnรฉtiques dans l’apparition de l’entraide humaine.

Sources :  « ๐ฅ’๐ž๐ง๐ญ๐ซ๐š๐ข๐๐ž, ๐ฅ’๐š๐ฎ๐ญ๐ซ๐ž ๐ฅ๐จ๐ข๐ฌ ๐๐ž ๐ฅ๐š ๐ฃ๐ฎ๐ง๐ ๐ฅ๐ž » ๐๐ž ๐๐š๐›๐ฅ๐จ ๐’๐ž๐ซ๐ฏ๐ข๐ ๐ง๐ž et de Gauthier Chapelle

ร€ lire aussi :

Partie 1 Au siรจcle dernier, notre monde est devenu extrรชmement performant en matiรจre de mรฉcanismes de compรฉtition.

Partie 2 Les mรฉcanismes du groupe La tendance spontanรฉe des individus ร  l’entraide, si surprenante et solide soit-elle, ne suffit pas ร  expliquer toute la complexitรฉ de l’entraide humaine, et encore moins ร  faire sociรฉtรฉ !

Partie 3 L’esprit du groupe Cette revue des mรฉcanismes qui font รฉmerger l’entraide au sein d’un groupe (rรฉciprocitรฉ, rรฉcompense, punition, rรฉputation, normes,...) peut nous laisser une lรฉgรจre impression de manque. Tout semble trop mรฉcanique, trop formel, bien รฉloignรฉ des passions de la vie de tous les jours, des mystรจres du « sentiment collectif » ou des moments « magiques » qui font naรฎtre des dynamiques de groupe incroyables.

Partie 4 La question est maintenant de comprendre ce qui se passe ร  l’extรฉrieur du groupe. Pour cela, il reste deux angles morts ร  รฉclaircir : quel rรดle joue le « reste du monde » dans l’entraide ร  l’intรฉrieur d’un groupe ? Et, surtout, quelles sont les conditions pour que des groupes s’entraident ?

Partie 5 Depuis la nuit des temps Prenez les mรฉcanismes d’entraide que nous avons dรฉcrits dans les chapitres prรฉcรฉdents et appuyez sur « avance rapide ». Faites dรฉfiler quelques annรฉes, puis un siรจcle, un millรฉnaire, deux, trois, des millions d’annรฉes... Qui aura survรฉcu ร  tout cela ? Quels mรฉcanismes auront permis ร  certains humains de survivre (ou pas) ? L’entraide humaine telle que nous la dรฉcrivons aujourd’hui, dans toute sa complexitรฉ, nous permettra-t-elle de maintenir notre existence sur terre ? Revenons au mรฉcanismes prรฉsent, puis rembobinons de quelques millions d’annรฉes. Quand sont apparus les premiers mรฉcanismes d’entraide ? Quelles sont les forces qui les ont fait รฉmerger ? En somme, pourquoi l’entraide aujourd’hui ?

Partie 6  Le nouveau visage de l'entraide - conclusion des auteurs « Le cรดtรฉ sociable de la vie animale joue dans la nature un rรดle beaucoup plus grand que l’extermination mutuelle. Il a aussi une extension beaucoup plus vaste. [...] L’entraide est le fait dominant de la nature. Mais, si l’entraide est si largement rรฉpandue dans la nature, c’est parce qu’elle donne aux espรจces animales qui la pratiquent des avantages tels que le rapport de forces s’en trouve complรจtement changรฉ, au dรฉsavantage des animaux de proie. Elle constitue la meilleure arme dans la grande lutte pour l’existence que les animaux mรจnent constamment contre le climat, les inondations, les orages, les tempรชtes, la gelรฉe, etc. ; elle exige constamment d’eux de nouvelles adaptations aux conditions sans cesse changeantes de la vie. »

 

 Les mรฉcanismes du groupe La tendance spontanรฉe des individus ร  l’entraide, si surprenante et solide soit-elle, ne suffit pas ร  expliquer toute la complexitรฉ de l’entraide humaine, et encore moins ร  faire sociรฉtรฉ !

Le sujet est vaste, je vous invite si vous avez lu cet article, jusqu'au bout, de dรฉbattre et de commenter ci-dessous, merci !

Eddy Vonck

Rรฉdacteur bรฉnรฉvole de Psycho'Logiques

Eddy Vonck  Rรฉdacteur bรฉnรฉvole de Psycho'Logiques

 

 



 

 


 






 


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