๐ฅ๐๐๐ญ๐ฎ๐ซ๐ Philosophique - « ๐ฅ’๐๐ง๐ญ๐ซ๐๐ข๐๐, ๐ฅ’๐๐ฎ๐ญ๐ซ๐ ๐ฅ๐จ๐ข๐ฌ ๐๐ ๐ฅ๐ ๐ฃ๐ฎ๐ง๐ ๐ฅ๐ » de Pablo Servigne et de Gauthier Chapelle partie 4 - Au-delร du groupe
๐ฅ๐๐๐ญ๐ฎ๐ซ๐ Philosophique « ๐ฅ’๐๐ง๐ญ๐ซ๐๐ข๐๐, ๐ฅ’๐๐ฎ๐ญ๐ซ๐ ๐ฅ๐จ๐ข๐ฌ ๐๐ ๐ฅ๐ ๐ฃ๐ฎ๐ง๐ ๐ฅ๐ » ๐๐ ๐๐๐๐ฅ๐จ ๐๐๐ซ๐ฏ๐ข๐ ๐ง๐ et de Gauthier Chapelle partie 4
ร lire aussi :
Au-delร du groupe
Poursuivons notre enquรชte. Jusqu’ici, nous avons vu comment l’entraide pouvait รฉmerger ร partir d’actes individuels spontanรฉment altruistes, puis comment elle s’รฉtait dรฉployรฉe dans les petits et les grands groupes grรขce ร diffรฉrents niveaux de rรฉciprocitรฉ. (voir au dรฉbut de cet article, les liens des 3 premiรจres parties.)
La question est maintenant de comprendre ce qui se passe ร l’extรฉrieur du groupe. Pour cela, il reste deux angles morts ร รฉclaircir : quel rรดle joue le « reste du monde » dans l’entraide ร l’intรฉrieur d’un groupe ?
Et, surtout, quelles sont les conditions pour que des groupes s’entraident ?
Le principe du grand Mรฉchant Loup
Pour souder une รฉquipe, c’est bien connu, rien de tel qu’une menace extรฉrieure. L’idรฉal est qu’elle soit clairement identifiable et qu’elle reprรฉsente un rรฉel danger pour le groupe.
Schรฉmatiquement, il existe deux types de menaces
extรฉrieures :
les autres groupes et un milieu hostile.
Dans les deux cas, il s’agit pour le groupe de s’unir et de se coordonner pour mieux s’adapter ร la menace : rรฉsister, combattre, innover, etc.
La compรฉtition avec d’autres groupes
En 1961, le grand psychologue turc Muzafer Sherif publiait les rรฉsultats d’une expรฉrience devenue cรฉlรจbre, « l’expรฉrience de la caverne des voleurs ».
Pendant trois semaines, dans un camp d’รฉtรฉ (au Robbers Cave State Park, dans l’Oklahoma, aux รtats-Unis), les chercheurs ont rassemblรฉ 22 garรงons de 11 ร 12 ans (sociologiquement semblables, mais qui ne se connaissaient pas) et les ont rรฉpartis en deux groupes similaires.
Pendant cinq ร six jours, chaque groupe (sรฉparรฉment, sans savoir qu’il y avait un autre groupe) a pu faire รฉmerger un sentiment d’identitรฉ (ils se sont donnรฉ un nom) et une hiรฉrarchie grรขce ร des activitรฉs qui leur donnaient un objectif commun.
Dans un deuxiรจme temps, les groupes ont รฉtรฉ mis en compรฉtition ร travers plusieurs jeux (sports, activitรฉs en pleine nature, etc.), avec rรฉcompenses ร la clรฉ pour les gagnants.
Les chercheurs ont observรฉ deux choses pendant cette deuxiรจme phase :
une augmentation nette de la motivation des participants et, simultanรฉment, l’apparition de comportements altruistes et coopรฉratifs ร l’intรฉrieur d’un groupe, ainsi que l’apparition d’attitudes nรฉgatives et hostiles envers les membres du groupe opposรฉ (par exemple, ils se charriaient, s’รฉvitaient ou entonnaient des chants guerriers lorsqu’ils se rรฉunissaient tous ร la cantine le soir).
Ces rรฉactions devenaient particuliรจrement agressives
lorsque les deux groupes luttaient pour obtenir la mรชme rรฉcompense !
Ce rรฉsultat s’est rรฉvรฉlรฉ gรฉnรฉralisable ร de nombreuses conditions (conflits rรฉels, expรฉriences ร l’รฉchelle d’un pays ou d’un petit jeu รฉconomique, etc.), au point de devenir une sorte de principe de base :
un contexte de conflits inter-groupes renforce les relations intra groupes (l’entraide, l’altruisme, la solidaritรฉ, etc.) et provoque une plus forte identification des membres d’un mรชme groupe !
Mais la compรฉtition est coรปteuse en รฉnergie, car elle fait รฉmerger des รฉmotions fortes, comme la colรจre, la haine ou la culpabilitรฉ.
La « magie » cohรฉsive de la compรฉtition est de permettre aux membres d’un groupe de prendre conscience explicitement de leurs intรฉrรชts communs, et donc de s’aligner sur un mรชme objectif.
Cet effet est trรจs puissant et aussi trรจs sensible, puisqu’il apparaรฎt mรชme dans des groupes qui ne durent qu’un tour de jeu (sans possibilitรฉ de punition ni de rรฉputation**.)
**cela me fait penser, ร une expรฉrience lors de candidatures un peu forcรฉes pour faire une formation dans le cadre de mon insertion, la punition serait ici ร titre d'exemple, qu'aprรจs un test de connaissances gรฉnรฉrales qui valide ou pas une connaissance sur la formation, voire mรชme d'expliquer pourquoi je veux faire cette formation. La punition est ici, une sรฉlection, il faut savoir que pour cette institution de la Rรฉgion Bruxelloise, il y a un ratio d'environ 70/100 postulants ร chaque fois que je candidate, mais, il n'y a que 13 places. Dans ce cas, il y a plus de rejets que d'entrรฉes. Souvent, je rรฉussissais mon test, puis devais me prรฉsenter motiver devant un jury qui lui juge ma rรฉputation (test 2). Mais sa vision sur moi et mon parcours pro, ce discute en dix bonnes minutes, ses questions pinces, parce que Monsieur (ou madame) le formateur n'a qu'une vision de productivitรฉ, il ne me voit pas devant lui une personne talentueuse, courageuse, mais un mec de 56 ans. C'est dรฉjร , un premier point d'exclusion. En gรฉnรฉral, il y a 80% de jeunes entre 20 et 30 ans et 20% des plus de 40 ans; et moi, je suis presque senior. Pour l'organisme de formation, leur choix est facile. Ils vont choisir plus des personnes jeunes pour lesquels, il sera plus facile qu'ils trouvent un job dรจs la fin de la formation. Il suffit de lire les rapports de l'association Solidaritรฉs Nouvelles Face au Chรดmage pour comprendre qu'il n'y a pas ou peu d'emplois ร promouvoir aux plus de 50 ans mรชme si les politiques souhaitent allonger l'รขge de la retraite. **
https://snc.asso.fr/reseau-snc/publications
Avoir un bon ennemi sous la main est un moyen facile de faire naรฎtre la cohรฉsion dans votre groupe.
Mais comment fabrique-t-on un ennemi ?
Dans son livre au titre on ne peut plus explicite, La Fabrication de l’ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi, le spรฉcialiste des affaires stratรฉgiques et militaires Pierre Conesa montre bien comment l’ennemi est avant tout une construction (idรฉologique, stratรฉgique, politique, etc.) qui joue un rรดle primordial dans les sociรฉtรฉs humaines !
De nombreux penseurs ont thรฉorisรฉ cette dynamique, comme l’influent juriste et philosophe nazi Carl Schmitt, pour qui la fonction mรชme du politique รฉtait d’รฉtablir une distinction entre ami et ennemi, c’est-ร -dire de construire une identitรฉ contre un « autre. » L’ennemi, prรฉcise Conesa en analysant la pensรฉe de Schmitt, « rend de multiples services.
Il fait fonction notamment d’anxiolytique par sa responsabilitรฉ
(rรฉelle ou imaginaire) dans nos angoisses collectives.
La fabrication d’un ennemi peut cimenter la collectivitรฉ, peut รชtre une รฉchappatoire pour une autoritรฉ en difficultรฉ sur le plan intรฉrieur ». Schmitt, comme tous les penseurs, est bien un produit de son รฉpoque !!
L’รฉtape prรฉliminaire ร la fabrication d’un ennemi est la sรฉparation.
Avant d’aller guerroyer, il faut se construire un imaginaire du « nous et eux », fabriquer un รฉpouvantail, « un autre soi-mรชme qu’il faut “altรฉriser”, noircir et rendre menaรงant, afin que l’usage de la violence puisse apparaรฎtre lรฉgitime. »
Tout est bon ; la mythologie, les mots, les histoires, les thรฉories anthropologiques, les idรฉologies, etc.
Le discours sur l’รฉtat de l’Union de George Bush, le 29 janvier 2002, dรฉsignant unilatรฉralement les trois pays de l’“axe du mal”, est un exemple contemporain de production artificielle d’ennemis par la plus puissante dรฉmocratie du monde. Depuis, cette grande puissance a pu s’inventer un รฉpouvantail thรฉorique global, la « lutte contre le terrorisme », ร la fois pour justifier les guerres de prรฉdation et pour favoriser sa cohรฉsion nationale.
Dans de nombreuses sociรฉtรฉs, le sacrifice aidait le groupe ร « dรฉvier la violence collective vers un homme ou un animal. Le sacrifice prรฉserverait ainsi l’unitรฉ du groupe. »
C’est le mรชme rรดle que jouent les boucs รฉmissaires ou l’ennemi.
La guerre, poursuit Conesa, « peut รชtre analysรฉe comme un rituel sacrificiel qui maintient, voire reconstitue, l’unitรฉ de la collectivitรฉ, qu’elle soit nation, camp, รฉglise, alliance ou groupe ethnique ».
L’ennemi devient la victime sacrificielle qui soude le groupe.
Un environnement hostile
Cependant, construire un ennemi pour exister n’est pas une fatalitรฉ ; c’est une facilitรฉ.
Des conditions environnementales difficiles ou des catastrophes naturelles peuvent provoquer le mรชme effet de cohรฉsion. La grande diffรฉrence, quand on fabrique un ennemi humain, c’est qu’on ne joue pas la carte de la vengeance, c’est-ร -dire de la rรฉciprocitรฉ nรฉgative.
Mais il s’agit toujours de s’organiser, de rรฉsister et de se battre contre quelque chose.
En cas de coup dur, les bรฉnรฉfices du groupe sont absolument vitaux.
S’unir paraรฎt indispensable, car il devient impossible de vivre seul. Collecte de nourriture, รฉconomies d’รฉchelle, chaleur partagรฉe, division du travail, garde des enfants, dรฉfense du groupe, etc. : les individus ont besoin les uns des autres !
Dans les grands groupes (les pays, par exemple), la rรฉsistance ร des conditions difficiles se traduit par un durcissement des normes sociales et rend les institutions beaucoup plus strictes.
Les menaces extรฉrieures ont le mรฉrite de dรฉfinir clairement un objectif commun au groupe (dรฉtruire l’ennemi, survivre ร une catastrophe, reconstruire, etc.).
Trรจs rรฉcemment, une รฉquipe de psychologues et d’รฉvolutionnistes a montrรฉ ร travers une expรฉrience que l’entraide au sein des groupes pouvait trรจs bien รชtre stimulรฉe uniquement par la mise en place d’un objectif global commun... sans la prรฉsence de menace ni de compรฉtition !
Les chercheurs ont donnรฉ ร un groupe un objectif ร atteindre, mais sans compรฉtition avec d’autres groupes, et ont obtenu les mรชmes effets de cohรฉsion qu’avec la compรฉtition.
Pour cela, il fallait que le dรฉfi mette en jeu un seuil ร franchir (que l’objectif soit visible et quantifiable), de telle sorte, analysent les chercheurs, que les joueurs soient fortement motivรฉs individuellement par ce dรฉfi (et pas forcรฉment mus par une motivation collective !)
Le grand avantage de ce mรฉcanisme, par rapport ร la compรฉtition, est qu’il รฉvite les effets d’antagonisme (stress, mรฉcanique identitaire, dรฉnigrement des autres, etc.), car les joueurs sont motivรฉs par le prix ร gagner, et non par le dรฉsir d’enfoncer l’autre.
Il conviendrait dรฉsormais de revoir les dizaines d’รฉtudes prรฉcรฉdentes rรฉalisรฉes en conditions de compรฉtition pour vรฉrifier quelle est vraiment la nature de la motivation des joueurs (gagner le prix ou dรฉtruire l’autre ?), et d’analyser les รฉventuelles diffรฉrences entre les individus, entre les cultures, entre les types d’รฉducation, entre les genres, etc.
Une « super entraide » au sein d’un groupe n’est donc pas obligatoirement dรฉpendante d’un sentiment de haine ร l’รฉgard des autres groupes.
Il est tout ร fait possible d’obtenir de bons niveaux d’entraide sans dรฉtรฉriorer le regard ou les actes que l’on porte sur les membres des autres groupes.
Les groupes peuvent-ils s'entraider ?
Revenons un instant sur l’expรฉrience de la caverne des voleurs (le camp d’รฉtรฉ). Aprรจs avoir forgรฉ un esprit d’รฉquipe, puis mis les groupes en compรฉtition, les expรฉrimentateurs ont demandรฉ aux groupes rivaux de cesser la compรฉtition et de coopรฉrer pour rรฉsoudre des problรจmes communs.
Rรฉsultat ? Le simple contact entre les anciens groupes rivaux s’est rรฉvรฉlรฉ insuffisant pour rรฉduire les attitudes nรฉgatives...
** c'est une attitude de concurrence entre ceux qui vont rรฉussir (une mission, un objectif) et ceux qui pourraient le rรฉussir mais ร qui on ne donnera pas leurs chances pour une histoire de cv, de rรฉputation, de sรฉlections, de standing, de code postal, de genres...
Dรฉpasser la compรฉtition entre les groupes
Dans la derniรจre partie de son essai, Pierre Conesa se demande si l’on peut « dรฉconstruire » un ennemi. ??
La rรฉponse est positive, mais les maniรจres qu’ont eues les humains de le faire sont variables, avec des succรจs mitigรฉs :
rรฉconciliation d’ennemis « hรฉrรฉditaires », crรฉation de commissions d’historiens ร propos de gรฉnocides, expiation, amnistie, aveu, justice internationale, etc.
Schรฉmatiquement, pour dรฉconstruire la rivalitรฉ entre deux groupes et les faire passer de la rรฉciprocitรฉ nรฉgative (loi du talion) ร la rรฉciprocitรฉ positive (don et contre-don), il existe deux voies :
- soit l’un des deux prend les devants,
- soit chacun avance vers l’autre.
La maniรจre unilatรฉrale est plus facile, mais moins rapide : « Un changement de discours est une maniรจre intรฉressante de dรฉconstruction d’une hostilitรฉ. Mais les relations apaisรฉes se tissent avec le temps, avec des rapports politiques plus qu’avec des dรฉclarations. »
L’exemple de l’Europe de l’aprรจs-guerre offre un cas de rรฉconciliation ร plusieurs (avec un lourd passรฉ !) qui s’est fait dans un climat exempt de menace extรฉrieure commune. L’Europe s’est bรขtie trรจs lentement, autour d’un consensus, dans un environnement d’abondance et de confort, sans environnement hostile. Un vrai dรฉfi !
** j'ai du mal avec les termes de l'auteur, pour moi, L'union Europรฉenne est pro-capitaliste, elle est coupable en outre de complicitรฉs intra-politiques et de pratiques scandaleuses qui ont engendrรฉ depuis prรจs de 30 ans dรฉjร , une dรฉcadence รฉconomique infernale pour une grosse partie des citoyens dits europรฉens. Je ne valide donc pas les mots 'abondance' et 'confort', je pense aux nombreuses personnes prรฉcaires qui vivent en dessous du seuil de pauvretรฉ, et au plus, il y a des crises comme cette derniรจre sur les augmentations scandaleuses des prix des รฉnergies qui ont engendrรฉ une augmentation des prix des denrรฉes alimentaires. Cette crise dรฉfavorise les petits indรฉpendants comme les boulangers mais favorise de plus en plus la mal-bouffe et les multi-nationales internationales agro-alimentaires monopolistiques qu'au retrouve dans tous les hypermarchรฉs qui prรดnent le bien manger ?**
Revenons une derniรจre fois sur l’expรฉrience de la caverne des voleurs. La seule voie qui a permis aux deux groupes rivaux de basculer vers des relations coopรฉratives a รฉtรฉ le fait de trouver une raison d’รชtre supรฉrieure ร eux tous :
un nouvel ennemi/ concurrent** commun, des conditions difficiles ou un objectif partagรฉ dans lequel chaque รฉquipe pouvait bรฉnรฉficier du rรฉsultat de l’entraide (co-construction).
Ces expรฉriences montrent deux choses.
D’abord, des groupes au passรฉ conflictuel peuvent renoncer ร leur rivalitรฉ : oui, c’est possible !
Ensuite, cela ne se fait pas tout seul ; il faut faire appel ร des mรฉcanismes qui ressemblent รฉtrangement ร ceux que nous avons dรฉcrits pour les relations entre individus.
Les mรชmes mรฉcanismes qu’au niveau infรฉrieur
Ainsi รฉmerge l’idรฉe que les groupes (super organismes) rรฉagissent comme des individus (organismes) :
ils ont besoin de partager un sentiment de sรฉcuritรฉ, de confiance et d’รฉgalitรฉ/รฉquitรฉ, d’assurer la stabilitรฉ de la rรฉciprocitรฉ, etc. Ils sont mรชme capables de se parler pacifiquement, de coopรฉrer, de constituer des alliances (des groupes de groupes) ou carrรฉment de former des « super-super organismes ».
L’un des points clรฉs des relations entre les groupes, et qui n’est pourtant jamais discutรฉ, est celui de l’รฉgalitรฉ/ รฉquitรฉ entre les membres.
Pour les pays, c’est particuliรจrement criant.
Selon l’รฉconomiste et juriste Leopold Kohr, ce qui fait la stabilitรฉ et la cohรฉsion d’un pays comme la France est la taille relativement similaire de ses rรฉgions et de ses dรฉpartements.
Selon cette thรฉorie, la cause principale de la faiblesse de l’Europe serait la diffรฉrence de taille entre les pays membres, laissant la possibilitรฉ aux quelques grands pays de dominer les autres (ce qui est profondรฉment inรฉquitable pour une alliance comme l'Union Europรฉenne).
En 1992, Freddy Heineken (le patron de la marque de biรจre) s’est mis en tรชte, pour รฉviter le retour de guerres fratricides absurdes, de diviser l’Europe en 75 rรฉgions de taille similaire en se basant sur les idรฉes de Leopold Kohr – un projet qu’il nomma Eurotopia !
Mais le problรจme des grands groupes (ici, les pays) est bien รฉvidemment leur dรฉmesure.
Peut-on agrandir la taille des groupes ร l’infini ?
Peut-on faire coopรฉrer toujours plus de groupes ?
Un superorganisme peut-il croรฎtre indรฉfiniment ?
Une limite de taille
ร la question des limites de taille, la biologie a dรฉjร rรฉpondu depuis longtemps.
Savez-vous pourquoi il n’existe pas de fourmis de six mรจtres de long, d’oiseaux de vingt mรจtres d’envergure ou de girafes de trois grammes ?
Parce que, dans le monde rรฉel, la taille des organismes se heurte ร des contraintes physiques. Chaque organisme se dรฉveloppe dans des limites de taille bien prรฉcises et possรจde une รฉchelle appropriรฉe.
Par exemple, chez les oiseaux, la portabilitรฉ des ailes diminue au carrรฉ de leur taille : plus les ailes sont grandes, moins elles portent. Un grand oiseau devrait avoir d’immenses ailes, ce qui le rendrait trop lourd, d’autant plus qu’il aurait besoin de muscles surdรฉveloppรฉs, ce qui n’arrangerait pas son poids...
C’est physiquement impossible.
Pour voler activement sans dรฉpenser trop d’รฉnergie, un oiseau doit donc รชtre petit et lรฉger. Comment font les condors et les albatros ? Ils rusent, ils ne battent presque pas des ailes et planent grรขce aux courants ascendants.
L’idรฉe n’est pas d’รชtre petit ร tout prix (cela aussi crรฉe des problรจmes), mais proportionnรฉ, ร la bonne รฉchelle. Au-delร et en deรงร d’une taille optimale, il y a dysfonctionnement.
Ce principe est-il applicable aux groupes et aux sociรฉtรฉs ?
Certains penseurs rรฉpondent par l’affirmative !
Leopold Kohr est de ceux-lร , tout comme Ivan Illich (La Convivialitรฉ), Ernst F. Schumacher (Small Is Beautiful) ou encore, aujourd’hui, Olivier Rey (Une question de taille).
Kohr a constatรฉ que les petites nations et les petites รฉconomies sont les plus paisibles, les plus prospรจres et les plus crรฉatives.
Pour lui, tous les types de systรจme politique et รฉconomique (socialisme, anarchisme, capitalisme, dรฉmocratie, etc.) sont susceptibles de fonctionner... ร condition qu’ils soient ร la bonne รฉchelle, une รฉchelle oรน les gens peuvent continuer ร avoir une influence sur eux, d’autant plus que ces systรจmes gouvernent leurs vies.
Au-delร d’un certain seuil (dit « de convivialitรฉ »), toutes les organisations et les idรฉologies deviennent tyranniques.
Il en tire le principe que la taille d’une population est l’รฉlรฉment dรฉcisif des misรจres dont elle souffre, et rรฉsume cela en une phrase :
« Dรจs qu’il y a un problรจme, c’est que quelque chose est trop grand !
Illich explique cela en ces termes :
« En chacune de ses dimensions l’รฉquilibre de la vie humaine correspond ร une certaine รฉchelle naturelle. Lorsqu’une activitรฉ outillรฉe dรฉpasse un certain seuil dรฉfini par l’รฉchelle ad hoc, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier. [...] Si nous voulons pouvoir dire quelque chose du monde futur, dessiner les contours thรฉoriques d’une sociรฉtรฉ ร venir qui ne soit pas hyper industrielle, il nous faut reconnaรฎtre l’existence d’รฉchelles et de limites naturelles. L’รฉquilibre de la vie se dรฉploie dans plusieurs dimensions ; fragile et complexe, il ne transgresse pas certaines bornes. Il y a certains seuils ร ne pas franchir. »
L’autre problรจme de taille se situe au niveau du coรปt รฉnergรฉtique et de la complexitรฉ sociale croissante.
En effet, le coรปt n’augmente pas de maniรจre proportionnelle : chaque augmentation de taille et de complexitรฉ coรปte proportionnellement plus cher que les prรฉcรฉdentes.
Dans une grande sociรฉtรฉ interconnectรฉe, les coรปts d’administration, de distribution, de transport, de dรฉfense ou de communication sont devenus dรฉmesurรฉs !
Gรฉrer tout cela devient trรจs difficile, voire impossible, pour une autoritรฉ centrale, laquelle rรฉagit en renforรงant son contrรดle et son autoritรฉ, sans savoir que c’est prรฉcisรฉment cela qui provoque sa perte...
Plus la taille du groupe augmente, plus ses institutions doivent รชtre solides, et plus elles deviennent aliรฉnantes et « froides ».
Elles perdent leur taille humaine et souffrent de symptรดmes de leur dรฉmesure :
Prise du pouvoir par un petit nombre, รฉchec de
la gestion centralisรฉe de la complexitรฉ croissante, apparition de l’indiffรฉrence et de relations utilitaristes entre les individus...
Mais alors, si tout fonctionne mieux en petits groupes bien proportionnรฉs, est-il encore possible d’envisager une entraide mondialisรฉe ร l’heure des grandes catastrophes ?
L’opportunitรฉ des catastrophes globales
La question climatique est particuliรจrement intรฉressante, car elle met au dรฉfi notre capacitรฉ ร coopรฉrer ร l’รฉchelle du globe, ce qui constitue un moment unique dans l’histoire de notre espรจce.
C’est une sorte de jeu รฉconomique ร trรจs grande รฉchelle oรน les participants sont les grandes organisations humaines (รtats, multinationales, communautรฉs, ONG, etc.). Sauf que, cette fois, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre !
Malgrรฉ le fait que nous connaissions les risques, les menaces et les enjeux, l’action coordonnรฉe et efficace a รฉtรฉ reportรฉe depuis des dรฉcennies.
Les acteurs des nรฉgociations n’ont pas rรฉussi ร crรฉer un climat de confiance, d’รฉquitรฉ et de sรฉcuritรฉ, ni ร crรฉer des normes sociales et des institutions qui permettent de se coordonner en vue de la rรฉalisation d’un objectif commun.
Le climat est typiquement un cas de dilemme social : le coรปt individuel des mesures ร prendre est trรจs grand comparativement aux bรฉnรฉfices collectifs, perรงus comme lointains et globaux.
Or, aujourd’hui, nos sociรฉtรฉs fonctionnent sur la logique – trรจs problรฉmatique – des bรฉnรฉfices individuels (privรฉs) et des coรปts collectifs (publics).
Pour lutter contre le rรฉchauffement, on compte sur l’exact inverse : des coรปts individuels (pour chaque รtat ou chaque citoyen) et des bรฉnรฉfices collectifs (une stabilisation du climat et un mieux-รชtre global). Et l’on s’รฉtonne que cela ne fonctionne pas !
Si, par exemple, notre pays s’engage dรจs aujourd’hui dans de courageuses et coรปteuses mesures pour rรฉduire l’extraction et la combustion d’รฉnergies fossiles, mais que les autres pays ne suivent pas, les effets bรฉnรฉfiques globaux seront ridicules, et les coรปts pour notre pays seront immenses.
ร l’inverse, si tous les pays agissent, sauf le nรดtre, nous aurons les bรฉnรฉfices... sans les coรปts !
Dans ce cas de figure, le meilleur choix stratรฉgique rationnel ร court terme est d’attendre (que les autres agissent). Au risque d’attendre longtemps...
Premiรจrement, chacun voit le problรจme climatique ร sa maniรจre !
Certains croient encore qu’on peut « s’en sortir », d’autres ne croient plus en rien, d’autres se prรฉparent activement ; certains dรฉveloppent un certain ressentiment alors que d’autres ont peur de savoir ou d’agir, etc. ** certains s'en foutent complรจtement !
L’imaginaire (la reprรฉsentation du futur) est donc trรจs diffรฉrent selon les rรฉgions oรน l’on vit et selon les classes sociales.
Nous sommes loin d’avoir un rรฉcit commun, premiรจre รฉtape dans l’รฉlaboration d’une membrane de sรฉcuritรฉ et la mise en mouvement dans la mรชme direction. La « raison d’รชtre » d’un รฉventuel super-super organisme n’existe pas encore.
Deuxiรจmement, les nรฉgociations climatiques ont ceci de particulier que toutes les parties prenantes ne sont pas assises ร la table des nรฉgociations. Il manque les « autres qu’humains » (animaux, plantes, champignons, bactรฉries, etc.), qui sont pourtant concernรฉs au premier plan ; les humains qui ne sont pas reprรฉsentรฉs par des รtats, des multinationales ou des ONG (les peuples premiers, les habitants des pays non dรฉmocratiques ou oligarchiques, etc.) ; et, surtout, les gรฉnรฉrations futures !
L’รฉconomiste Partha Dasgupta, dans une synthรจse sur le rรดle de la confiance dans les nรฉgociations, concluait que « les chances que l’humanitรฉ soit capable de contrรดler la concentration de carbone dans l’atmosphรจre dans des limites temporelles raisonnables ne sont pas grandes ».
Toutefois, l’absence de conflits globaux majeurs laisse encore une petite chance ร des « groupes » – ou ร des « groupes de groupes » – de se coordonner, de mettre en place des normes sociales et de tisser un nouveau rรฉcit commun... en lien avec les autres habitants de la Terre.
Fin de la partie 4
ร lire aussi :
** les commentaires et remarques viennent de moi, ce ne sont que mes points de vue !
Le sujet est vaste, je vous invite si vous avez lu cet article, jusqu'au bout, de dรฉbattre et de commenter ci-dessous, merci !
Eddy Vonck
Rรฉdacteur bรฉnรฉvole de Psycho'Logiques














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