𝐋𝐞 𝐓𝐫𝐚𝐮𝐦𝐚𝐭𝐢𝐬𝐦𝐞 - 𝐥𝐚 𝐫𝐞́𝐨𝐫𝐠𝐚𝐧𝐢𝐬𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐩𝐞𝐫𝐜𝐞𝐩𝐭𝐢𝐨𝐧 par Bessel van der Kolk
Le Traumatisme - la réorganisation de la perception
Une autre des études que j'ai menée à la clinique des vétérans a commencé par une recherche sur les cauchemars, mais qui abouti à une exploration de la façon dont le traumatisme change les perceptions et l'imagination.
Bill, un ancien médecin qui avait assisté à de violents combats au Vietnam, a été le premier à y participer.
Après sa démobilisation, il était rentré au séminaire avant d'être affecté à une église de la banlieue de Boston. Il allait très bien jusqu'à la naissance de son premier enfant. Peu après, sa femme avait repris son travail d'infirmière pendant qu'il se consacrait à ses tâches paroissiales et tout en s'occupant du nouveau-né.
La première fois, où il était resté seul avec lui, le bébé s'était mis à pleurer et Bill avait soudain été submergé par des images d'enfants agonisants au Vietnam.
Il avait dû rappeler sa femme pour qu'elle vienne prendre la relève.
Il était arrivé à la clinique, totalement paniqué !
Mes collègues médecins étaient certains qu'il était psychotique car, d'après les manuels de l'époque, les hallucinations passaient pour des symptômes de schizophrénie paranoïde.
En arrivant à l'accueil ce jour-là, j'ai trouvé Bill entouré de médecin affolés qui s'apprêtaient à lui injecter un puissant antipsychotique avant de l'expédier dans une unité pour malades difficiles.
Ils m'ont décrit ses symptômes, en me demandant mon avis !
J'étais intrigué, car j'avais travaillé dans un service spécialisé dans le traitement des schizophrènes et ce diagnostic ne me semblait pas très probant !
Bill a accepté de me parler et, après avoir entendu son histoire, je leur ai déclaré, paraphrasant à mon insu la pensée de Freud, en 1895 sur le traumatisme : je pense que cette homme souffre de réminiscences !
J'ai dit à Bill que j'allais essayer de l'aider et lui ai donné des médicaments pour enrayer sa panique.
Puis, je lui ai parlé de mon étude sur les cauchemars et il a consenti à y prendre part.
Dans le cadre de cette étude qui démarrait quelques jours plus tard, nous avons soumis les participants à un test de Rorschach.
Ce test offre un moyen unique d'observer comment les gens construisent une image mentale à partir d'un stimulus dans l'ensemble neutre.Les êtres humains étant créateurs de sens par nature, ont tendance à former une ou une histoire à partir de ces taches, tout comme, couché dans l'herbe, ils voient des motifs dans les nuages. Ce qu'ils font de ces taches peut en dire long sur le mode de fonctionnement de leur esprit.
Devant la deuxième planche du test, Bill, s'est exclamé, horrifié : c'est un enfant que j'ai vu sauter sur une bombe au Vietnam ! Haletant, le front perlé de sueur, il était aussi paniqué que le jour où il avait débarqué à la clinique.
J'avais déjà entendu des vétérans décrire leurs flash-back, mais c'était la première fois que j'assistais à l'un d'entre eux !
** À propos de 'Flash-back', je sors un peu du contexte du livre, prenons qu'une personne se fait questionner à propos de son enfance joyeuse dans le cadre d'un séminaire de développement personnel, c'est un cas vécu. L'animatrice de bonne foi, ne me connais pas, ne connais pas l'origine de mes parents... Voilà, que sa question me dérange, que lui répondre, la vérité ? « Désolée Madame, mais je n'ai pas de bons souvenirs de mon enfance ! » Elle rétorque maladroitement, « Ce n'est pas possible ! »
Voilà, deux visions du monde - où carte du territoire neuronale : l'une de cet homme dérangé par cette question délicate et en plus en groupe; l'autre, une formatrice qui n'est pas en vision d'accepter ma réponse.
Beaucoup trop de thérapeutes ont des difficultés à mettre de côté leurs propres croyances/ clichés que toutes les familles et tous les parents doivent être de bonnes personnes. J'en ai déjà parlé dans un autre article. Mais parler de maltraitance conjugale reste un gros tabou dans notre société déjà elle même très violente.**
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Voir Bill envahi par un flash-back dans mon cabinet m'a aidé à prendre conscience du supplice que vivaient régulièrement mes patients et de la nécessité cruciale de trouver un soulagement à leurs tourments !
L'événement traumatique, si atroce qu'il ait pu être, avait un commencement, un milieu et une fin.
Mais, je comprenais maintenant que les flash-back pouvaient être pires encore ! On ne sait jamais quand ils frappent, ni quand il s'arrêteront !
J'ai mis des années à leur trouver un traitement efficace et Bill et l'un des patients qui m'ont le plus appris sur la question.
Le test de Rorschach nous a appris que les traumatisés ont tendance à superposer leur traumatisme à tout ce qui les entoure, et des difficultés à déchiffrer ce qui se passe dans leur environnement.
Les cinq hommes qui n'avaient rien vu dans les planches du Rorschach avaient perdu leur capacité à laisser vagabonder leur esprit - et les seize autres aussi, car les associer à des scènes du passé témoignait qu'ils n'avaient la souplesse mentale qui est le propre de l'imagination. En fait, il n'arrêtaient pas de se repasser un vieux film !
L'imagination joue un rôle capitale dans la qualité de la vie !
Elle nous permet d'oublier la routine quotidienne en fantasmant sur les voyages, les rapports sexuels, le coup de foudre ou la victoire - où toutes choses qui puissent rendre la vie intéressante !
Elle nous donne l'occasion d'envisager de nouvelles possibilités : c'est un stimulant essentiel à l'accomplissement de nos désirs.
L'imagination fouette la créativité, délivre de l'ennui, soulage de la douleur, décuple le plaisir et enrichit les relations intimes.
Lorsqu'on est toujours ramené, compulsivement au passé, à la dernière fois où on s'est pleinement impliqué en étant profondément ému, on souffre d'une défaillance de l'imagination, d'une perte de souplesse mentale !
Sans imagination, il n'y a pas d'espoir, pas moyen d'inventer un avenir meilleur, plus de but à atteindre !
Le test de Rorschach, nous a appris aussi que les traumatisés voient le monde d'une manière fondamentalement différente des autres !
Pour la plupart des gens, un homme qui marche dans la rue est juste un promeneur. Une victime de viol, elle, va peut-être paniquer en pensant qu'il s'apprête à l'agresser !
Une institutrice sévère peut-être intimidante pour un enfant quelconque, mais pour celui qui est battu par son beau-père, elle peut représenter un tortionnaire, si bien qu'il va exploser de rage ou se blottir, terrifié, dans un coin !
Bessel van der Kolk
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𝑳𝒆 𝒑𝒔𝒚𝒄𝒉𝒊𝒂𝒕𝒓𝒆 𝑩𝒆𝒔𝒔𝒆𝒍 𝒗𝒂𝒏 𝒅𝒆𝒓 𝑲𝒐𝒍𝒌, 𝒕𝒉𝒆́𝒓𝒂𝒑𝒆𝒖𝒕𝒆 𝒂 𝒑𝒂𝒔𝒔𝒆́ 𝒒𝒖𝒂𝒓𝒂𝒏𝒕𝒆 𝒂𝒏𝒔 𝒂̀ 𝒔𝒐𝒊𝒈𝒏𝒆𝒓 𝒅𝒆𝒔 𝒔𝒖𝒓𝒗𝒊𝒗𝒂𝒏𝒕𝒔
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Le sujet est vaste, je vous invite si vous avez lu cet article, jusqu'au bout, de débattre et de commenter ci-dessous, merci !
** sont mes propres réactions ou compléments au sujet.
Eddy Vonck
Rédacteur bénévole de Psycho'Logiques





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