𝐀𝐮 𝐝𝐞́𝐛𝐮𝐭 𝐝𝐞𝐬 𝐚𝐧𝐧𝐞́𝐞𝐬 𝟏𝟗𝟗𝟎, 𝐥𝐞𝐬 𝐭𝐞𝐜𝐡𝐧𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 𝐝'𝐢𝐦𝐚𝐠𝐞𝐫𝐢𝐞 𝐜𝐞́𝐫𝐞́𝐛𝐫𝐚𝐥𝐞 𝐨𝐧𝐭 𝐩𝐞𝐫𝐦𝐢𝐬 𝐝𝐞𝐬 𝐚𝐯𝐚𝐧𝐜𝐞́𝐞𝐬 𝐩𝐫𝐨𝐝𝐢𝐠𝐢𝐞𝐮𝐬𝐞𝐬 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐚 𝐜𝐨𝐦𝐩𝐫𝐞́𝐡𝐞𝐧𝐬𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐮 𝐭𝐫𝐚𝐢𝐭𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐝𝐞 𝐥'𝐢𝐧𝐟𝐨𝐫𝐦𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐮 𝐜𝐞𝐫𝐯𝐞𝐚𝐮 !
Au début des années 1990, les techniques d'imagerie cérébrale ont permis des avancées prodigieuses dans la compréhension du traitement de l'information du cerveau !
Très vite, d'énormes machines fondées sur la technologie informatique et physique avancée, ont érigé les neurosciences en domaine de recherche des plus prisés.
Grâce à la tomographie par émission de positions, et plus tard, à l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, des savants ont pu visualiser l'activation de différentes parties du cerveau quant on accomplit certaines tâches ou qu'on se rappelle les événements du passé.
Pour la première fois, on a pu observer l'action du cerveau sur des souvenirs, des sensations et des émotions, et commencer à cartographier les circuit de l'esprit et de la conscience !
La technique précédente de mesure des substances chimiques cérébrales, telles la 'sérotonine' ou la 'noradrénaline', avait permit de voir ce qui nourrissait l'activité neuronale - un peu comme lorsqu'on tente de comprendre le moteur d'une voiture en étudiant l'essence. Avec la 'Neuro-imagerie', on a pu mettre le nez dans le moteur - ce qui a transformé notre compréhension du traumatisme !
En 1994, le jeune psychiatre Scott Rauch est devenu le premier directeur du laboratoire de neuro-imagerie de l'hôpital général du Massachusetts.
Après avoir recensé les questions les plus pertinentes auxquelles cette nouvelle technologie pouvait répondre, Scott m'a demandé s'il était possible d'étudier ce qui se passe dans le cerveau des gens qui ont des 'flash-back.'
Je venais juste d'achever une étude sur le mode de remémoration du traumatisme, durant laquelle les participants m'avaient souvent dit combien il est pénible d'être soudain dérouté par des images, des sentiments et des sons du passé.
Quand certains ont déclaré qu'ils aimeraient savoir quel tour leur cerveau leur jouait pendant ces flash-back, j'ai proposé à huit d'entre eux de s'allonger dans un scanner (une expérience nouvelle, que je leur ai décrite en détail) pendant qu'on recréerait une scène des événements pénibles qui les hantaient !
Ils ont tous accepté, en exprimant l'espoir que l'exploration de leur souffrance aiderait d'autres gens !
Une fois tous les sujets soumis à l'expérience, Scott Rauch, aidés par des mathématiciens et des statisticiens, a créé des images composites, permettant de comparer l'excitation créé par un flash-back avec le cerveau neutre.
Ces images comportaient quelques points et couleurs insolites, mais la plus grande zone d'activation cérébrale - une tache rouge formée par le 'système limbique', au centre du cerveau - m'a pas étonné. Il était déjà bien connu que le 'système limbique' - notamment une de ses parties, l’amygdale - est activé par les émotions fortes !
C'est l’amygdale qui nous prévient d'un danger imminent en activant la réaction de stress de l'organisme.
Notre étude a clairement montré que, chez les traumatisés confrontés à des pensées, des images ou des sons liées à leur choc initial, l’amygdale réagit en donnant l'alarme !
L'activation de ce centre de la peur déclenche la cascade d'hormones du stress et d'influx nerveux qui augmentent la tension artérielle, le rythme cardiaque et la prise d'oxygène !
Les moniteurs attachés aux bras d'une patiente ont enregistré cet état d'affolement physiologique, bien qu'elle n'ait jamais vraiment oublié qu'elle était à l'abri dans un scanner !
Notre découverte la plus étonnante a été une tache blanche dans le lobe frontal gauche du cortex, dans une région nommée ' Aire de Broca ' - une teinte qui révélait une forte baisse d'activité dans cette zone. L'Aire de Broca est un des centres de la parole du cerveau, qui est souvent affecté par un AVC quand son irrigation sanguine est coupée. Si elle ne fonctionne pas, on ne peut pas verbaliser les sentiments et les pensées.
Les images obtenues au scanner ont montré qu'elle se déconnectait chaque fois qu'un flash-back était déclenché !
En d'autres termes, nous avions la preuve visuelle du fait que les effets traumatiques ne sont pas forcément différents de ceux des lésions physiques comme les AVC - et qu'ils peuvent même se recouper.
Dans des conditions extrêmes, les hommes peuvent crier des obscénités, appeler leur mère, hurler de terreur - ou juste se fermer.
Aux urgences, des victimes d'agressions restent silencieuses et figées !
Des enfants traumatisés, perdent leur langue, refusant de parler.
Même des années après le choc initial, les traumatisés ont souvent bien du mal à dire ce qu'ils ont traversé ! Leur corps revit la terreur, l'impuissance et le réflexe de lutte ou de fuite, mais ces impressions sont presque impossibles à exprimer !
Le traumatisme, par nature, pousse les hommes à la limite de la compréhension, les coupant d'un langage fondé sur une expérience commune ou d'un passé imaginable !
Cela ne veut pas dire, qu'ils ne peuvent pas parler de la tragédie qui les a frappés. Tôt ou tard, la plupart des rescapés, comme les vétérans cité dans le chapitre 1 du livre, inventent ce qu'ils nomment souvent leur 'histoire officielle', qui donne aux autres une certaine explication de leur comportement et de leurs symptômes.
Mais ces histoires reflètent rarement leur vérité intime !
Il est extrêmement difficile d'ordonner son vécu traumatique en un récit cohérent comprenant un début, un milieu et une fin !
Lorsque les mots manquent, des images obsédantes captent l'expérience et reviennent sous forme de cauchemars et de flash-back.
Chez les sujets de notre étude, pendant que l'aire de Broca se désactivait, une autre zone cérébrale s'allumait :' l'aire 19 ' de Brodmann, une région du cortex visuel qui enregistre les images entrant pour la première fois dans le cerveau.
Nous avons été surpris de la voir s'activer aussi longtemps après le traumatisme.
Habituellement, les images brutes enregistrées dans l'aire 19 sont très vite diffusées dans d'autres zones du cerveau, où leur sens est interprété. À nouveau, nous avons vu une aire cérébrale se renflammer comme si le traumatisme avait lieu à l'instant.
Les scanners ont aussi révélé que, pendant les flash-back, les cerveau de nos sujets s'allumaient du côté droit !
Il existe aujourd'hui une vaste littérature, scientifique et populaire, sur la différence entre les hémisphères droit et gauche du cerveau.
Dans les années 1990, j'avais entendu dire que certains avaient commencé à diviser le monde entre :
- les cerveaux gauches : (les esprits logiques, rationnels)
- les cerveaux droits : ( les intuitifs, à l'esprit artistique)
Mais je n'vais pas prêté grande attention à cette idée.
Or, nos scanners indiquaient nettement que les images d'un traumatisme passé désactivaient l'hémisphère gauche et activaient le droit.
Nous savons aujourd'hui que les deux moitiés de cerveau parlent bel et bien des langues différentes !
L'hémisphère droit est :
- Intuitif,
- Émotionnel,
- Visuel,
- Spatial,
- tactile...
L'hémisphère gauche est :
- linguistique,
- séquentiel,
- analytique...
Alors que le gauche a le monopole de la parole, le droit véhicule la musique de l'expérience !
Il communique via les expressions faciales, le langage corporel, et les sons de l'amour et de la peine : par le chant, la danse et les pleurs !
L'hémisphère droit est le premier à se développer dans l'utérus, transmettant la communication non verbale entre la mère et l'enfant.
On sait que le gauche, lui, s'est connecté quand le bébé se met à comprendre le langage et à apprendre à parler !
Cela lui permet de nommer les choses, de les comparer, de saisir les interactions et de commencer à partager ses expériences subjectives.
Les deux moitiés du cerveau traitent aussi très différemment les empreintes du passé !
L'hémisphère gauche se rappelle les faits, les statistiques et le vocabulaire des événements. Nous l'employons pour expliquer nos expériences et les classer.
L'hémisphère droit stocke les souvenirs du toucher, des odeurs, des sons et des émotions qu'ils provoquent. Il réagit automatiquement aux voix, aux traits de visages, aux gestes et aux lieux connus sans le passé.
Ce qu'il rappelle semble être une vérité intuitive : les choses telles qu'elles sont.
Nous pouvons être émus de parler à une amie d'une tante que nous avons aimée jadis, et notre émotion peut être accrue par la manière dont l'expression de cette amie reflète notre émotion !
Normalement, les deux moitiés du cerveau collaborent à peu près harmonieusement, même chez les gens qui sont censés privilégier l'une ou l'autre !
Lorsque des gens sont confrontés à une chose qui leur rappelle un traumatisme, leur hémisphère droit réagit comme si l'événement avait lieu dans le présent ! Mais, comme leur hémisphère gauche ne fonctionne pas bien, ils peuvent n'être pas conscient de revivre le passé.
L'adrénaline fait partie des hormones qui jouent un rôle crucial dans la réaction de la lutte ou de la fuite.
C'est une poussée d'adrénaline qui avait emballé le cœur des sujets de notre étude pendant qu'ils écoutaient le récit de leur traumatisme. D'habitude, les gens réagissent à la menace par une hausse temporaire de leur taux d'hormones du stress.
Mais chez les traumatisés, les hormones du stress mettent plus longtemps à retrouver un niveau de référence, et s'enflamment à l’excès face à des stimuli modérément stressant.
Quand elles sont élevées en permanence, cela cause des effets :
- insidieux, d'irritabilité,
- des problèmes d'attention et de mémoire,
- des troubles du sommeil...
Qui contribuent à leur tour à créer de nombreuses maladies chroniques, selon le degré de vulnérabilité de l'organisme !
Nous savons aujourd'hui que, face à la menace, il existe une autre réaction possible que les scanners ne peuvent pas encore détecter.
Certaines personnes versement simplement dans le déni. Leur corps enregistre le danger, mais leur conscience persiste à fonctionner comme si rien n'était !
Or, même si l'esprit peut apprendre à ignorer les messages du cerveau émotionnel, les signaux d'alarme, eux ne cessent pas. Les hormones du stress s'acharnent à les envoyer aux muscles, pour qu'ils se bandent dans l'action ou s'immobilisent dans l'effondrement !
Les conséquences physiques sur les organes s'accumulent jusqu'à se faire sentir par la maladie.
Attention, les médicaments, la drogue et l'alcool peuvent aussi provisoirement émousser, voire effacer, les sensations ou les sentiments insupportables. Mais le corps continue à accuser les coups !
Pendant plus d'un siècle, selon tous les manuels de psychothérapie, parler des sentiments pénibles permettaient d'en venir à bout. Or, nous l'avons vu, l'expérience même du traumatisme entrave l'aptitude d'en parler (** comme un tabou !)
Une personne aura beau développer son intuition et sa compréhension, son cerveau rationnel sera toujours foncièrement incapable de détourner son cerveau émotionnel de sa réalité !
Je ne cesse d'être impressionné par l'extrême difficulté des gens qui ont traversé l'indicible à exprimer l'essence de cette épreuve. Il leur est beaucoup plus facile de parler de ce qu'on leur a infligé - de raconter l'histoire dans laquelle ils ont été victimes ou dont ils voudraient se venger - que de répéter, de ressentir de mettre en mot leur expérience intime !
Les scanners de nos sujets ont révélé à quel point la terreur persistait en eux et pouvait être déclenchée par de multiples aspects du quotidien. Ils n'avaient pas intégré leur expérience passée dans le flux continu de leur vie. Ils restaient toujours - là-bas - et ne savaient pas comment être - ici ! - pleinement vivants dans le présent !
Bessel van der Kolk
« Pour cacher parfois cette souffrance traumatique aux autres, on camoufle ce mal qui pourtant nous ronge en paraissant bien, en forme devant nos invités ! C'est un jeu inconscient dangereux ! » Eddy Vonck
« Certains ont une vie qui semble couler comme un récit; la mienne avance par à-coups. Tel est l'effet du traumatisme. Il interrompt l'intrigue... Il vous tombe dessus, puis la vie continue. Rien ne vous y prépare ! »
Témoignage - Jessica Stern, Denial - Extrait du livre le corps n'oublie rien, du Docteur Bessel van der Kolk

Autres sujets du livre :
𝑳𝒆 𝒑𝒔𝒚𝒄𝒉𝒊𝒂𝒕𝒓𝒆 𝑩𝒆𝒔𝒔𝒆𝒍 𝒗𝒂𝒏 𝒅𝒆𝒓 𝑲𝒐𝒍𝒌, 𝒕𝒉𝒆́𝒓𝒂𝒑𝒆𝒖𝒕𝒆 𝒂 𝒑𝒂𝒔𝒔𝒆́ 𝒒𝒖𝒂𝒓𝒂𝒏𝒕𝒆 𝒂𝒏𝒔 𝒂̀ 𝒔𝒐𝒊𝒈𝒏𝒆𝒓 𝒅𝒆𝒔 𝒔𝒖𝒓𝒗𝒊𝒗𝒂𝒏𝒕𝒔
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Le sujet est vaste, je vous invite si vous avez lu cet article, jusqu'au bout, de débattre et de commenter ci-dessous, merci !
Eddy Vonck
Rédacteur bénévole de Psycho'Logiques




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